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“CONTRE LA MORT ET CONTRE L’OUBLI”
Témoignage
de Daniel Kabuto à l'occasion de la commémoration du génocide
burundais de 1972 au Centre Ubuntu de Geneve (ommunauté burundaise
de Suisse) Genève, 01-05-2004
Gabriel Péri
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Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amis
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.
( Paul Eluard, Au rendez-vous allemand, Editions de Minuit).
Les Nazis allemands ont commis le génocide des
Juifs et ont plongé le monde entier dans la guerre et les deuils
monstrueux. Dès le mois d’avril 1972, les extrémistes
Tutsis du Burundi ont transformé ce pays d’Afrique centrale
en charnier et mon existence en chemin de croix. Je suis pourtant convivial
et sans rancune, je porte un message de fraternité.
A l’instar de Paul Eluard, j’ai décidé d’écrire
contre la mort et contre l’oubli.
En prenant pour exemple cet écrivain français ayant vécu
de 1895 jusqu’en 1952, j’aimerais ici souligner à quel
point les Hutus du Burundi ont été massacrés en 1972
dans l’indifférence coupable de la Communauté internationale
ou sous la complicité de certaines chancelleries occidentales.
J’écris contre cette barbarie qui perdure hélas sur
les collines et dans les vallées du Burundi et qui, depuis le 21
octobre 1993, emporte aussi bien les Hutus que les Tutsis dans des luttes
politico-militaires infernales. J’écris contre la mort, j’écris
pour qu’on n’oublie jamais cette horreur du Burundi: pour
qu’on n’oublie jamais cette horreur d’Afrique, cette
horreur humaine.
Gabriel Péri naquit en 1902 à Toulon en
France. Il fut journaliste et un homme politique très engagé.
Il fut élu député du Parti Communiste en 1936 et
devint d’ailleurs Vice-président de la Commission des affaires
étrangères. En mai 1941, il fut arrêté par
les Nazis allemands et fut fusillé en décembre de cette
même année.
Dans ce poème que vous venez d’écouter, Paul Eluard
rejette l’oubli et la mort de son compagnon de lutte. Il nous donne
l’image éternelle de celui dont il a tenu à sauver
de l’oubli le destin à la fois glorieux et tragique. Gabriel
Péri, un homme courageux et engagé pour le bonheur de l’humanité
devient un martyr de la fraternité humaine.
Il convient certes de signaler que Paul Eluard fut un disciple de la pensée
surréaliste avec tout ce que ce mouvement littéraire et
artistique de l’après grande Guerre mondiale comporta à
savoir les écrits et les images oniriques.
Ce poème nous parle de tout ce dont le monde a
vraiment besoin pour bâtir le bonheur de l’humanité
entière. Il parle de haïr les fusils (symbole de la violence
et de la guerre); il parle de la chaleur et de la confiance (symboles
de l’hospitalité et du respect de la parole donnée);
il parle de l’enfant (symbole de l’innocence) et de la gentillesse
(symbole de la charité). Il parle de la justice (qui naît
de l’équité) et de la liberté (symbole par
excellence de la dignité humaine); il parle des fleurs et des fruits
(symboles de la beauté et de la nourriture du corps humain). Il
parle des femmes (qui portent l’amour et la descendance) et de l’amitié
(symbole de la joie et de la solidarité). Il parle du frère
(pour bannir la haine et l’individualisme) et de camarade (pour
bannir l’orgueil et les vanités). Il parle des pays et des
villages (pour symboliser le respect des Etats, le respect des habitations
et l’harmonie entre les citoyens). Il parle du courage et des découvertes
(pour lutter contre les maladies, les pénuries de tous genres et
la pauvreté).
Par-dessus-le marché, il parle de l’espoir vivant que nous
ont légué ceux qui sont morts, comme Gabriel Péri,
en rejetant l’injustice et les folies des extrémistes de
tous bords. Par cette grandeur d’esprit, Gabriel Péri est
devenu le symbole de cet « homme mort qui continue sa lutte contre
la mort et l’oubli.» Sa mort devient un sacrifice. Son sang
devient source d’alliance entre les vivants et les morts, le leitmotiv
d’un combat acharné contre toute forme de Nazisme moderne.
Plus d’un siècle après sa disparition, son message
reste d’actualité.
Cet exemple est très instructif mais surtout révélateur
du long chemin que nous avons à parcourir pour sauver de l’oubli
bien des hommes et des femmes à qui nous devons la vie ou du moins
la survie.
Pour les ressortissants de la région d’Afrique des grands
lacs et des immenses bains de sang, les témoignages objectifs doivent
sortir de nos caboches pour encourager les Hutus et les Tutsis du Burundi
et du Rwanda à rejeter la haine, la violence et l’opportunisme.
Il est grand temps que nous puissions semer l’amour et poser les
fondations du progrès économique et culturel.
Tenez. Je m’appelle Daniel Kabuto. Mais pour mieux
vous préciser mon identité, mon nom a été
modifié par un missionnaire blanc qui trouvait anormal qu’un
enfant porte un autre nom que celui de son père. C’est ainsi
que le prêtre a effacé le nom de Kabuto pour y mettre celui
de mon père: Ntamagiro. C’est ainsi que mes papiers administratifs
ont fini par comporter les noms de Daniel Ntamagiro-Kabuto. Il y a d’ailleurs
un autre prenom (Pépin) qui a sombré dans l’oubli
au profit de Daniel (qui a été choisi par ma mère).
Je suis né le 17 octobre 1971 et en mai 1972, mon père fut
assassiné par les officiers de l’armée burundaise
au cours de ce qui allait devenir un génocide hélas non
encore reconnu par la Communauté internationale.
Plus de 40 ans après l’hécatombe de plus de 200 mille
vaillants Hutus du Burundi, aucune minute de silence n’a été
observée et encore moins un tribunal international n’a été
proposé pour tirer de l’humiliation des fosses communes et
de l’oubli ces hommes et ces femmes massacrés sous les ordres
du Colonel Michel Micembero et de son bras-droit Arthémon Simbananiye.
En mai 1972 donc, des centaines de milliers de têtes bien pleines
y compris celles de mon père Arcade Ntamagiro, de mes trois oncles,
de mes tantes, de mes cousins et même de mes grands-pères
furent réduites en morceaux par les miliciens de la Jeunesse Révolutionnaire
Rwagasore et l’escadron de la mort du grand sanguinaire de l’histoire
burundaise.
Grâce au courage de ma mère qui nous emmena (mon grand frère
et moi) en exil au Rwanda, j’ai échappé à la
mort.
Pour dire vrai, la mort n’a fait que rôder autour de moi m’infligeant
les spectacles horribles de ses exploits et faisant de ma vie un calvaire
épouvantable. Jean de La Fontaine a mille fois raison “Plutôt
souffrir que mourir, c’est la devise des hommes !”
D’abord pleurnichard et insouciant comme tout petit enfant, je devins
réfugié politique encore dans le dos de ma mère.
Mais dès que j’atteignis l’âge de 7ans, cette
brave femme burundaise m’encouragea à aller à l’école
et à tourner le dos à l’ignorance et à la violence.
Elle m’apprit à garder espoir et à dénoncer
l’injustice, l’arrogance et la vanité des hommes. Ce
fut mon école de base, ce fut un tremplin vital.
C’est dans une petite citadelle érigée par le Haut
Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés dans la savane
du Mutara au Nord du Rwanda que j’ai appris à lire et à
écrire. Que tous mes enseignants de l’Ecole primaire de Rukomo
I dans la commune de Muvumba trouvent ici toute ma gratitude !
Toujours est-il que j’ai eu la chance d’avoir une mère
clairvoyante. Grâce à ses batailles et à ses sacrifices,
j’ai rencontré l’amour de l’écriture et
des livres. Il fallait donc écrire pour rendre hommage à
de telles mères qui accouchent, allaitent et mettent leurs enfants
sur le chemin de l’école.
En 1986, quand j’ai franchi le portail du Petit Séminaire
de Rwesero (au Rwanda), toute la famille sautait de joie et se disait
que j’avais reçu l’appel de Dieu pour marcher sur les
traces de mon patronyme, le prophète Daniel.
J’étais certes heureux d’entrer dans une école
qui avait une très bonne réputation pour la qualité
de son enseignement et la rigueur de sa discipline mais la prêtrise
ne m’intéressait pas du tout.
Oui, les voies de la providence sont insondables ! Je peux maintenant
reconnaître qu’à mon insu, je me préparais pour
une prophétie: celle dont je m’occupe et qui consiste à
témoigner contre la mort et contre l’oubli.
Comme il est de tradition dans ce domaine sacré, il y eut des épreuves
d’ailleurs plus pénibles que la fosse aux lions (à
laquelle j’échappais au fur et à mesure que la jungle
du Mutara devenait un centre de négoce florissant).
Ainsi, la disparition tragique de ma mère dans la nuit du 15 au
16 avril 1989 fut comme cette épée qui déchira le
cœur de la Vierge Marie à la mort du Christ.
Ma mère, mon idole, mon pilier, cette femme qui m’avait donné
la vie plus d’une fois et l’amour des lettres quittait prématurément
la face de la terre. Elle avait rendu l’âme et il fallait
confier son corps à la pourriture.
Etait-il possible que cette âme qui m’avait emporté
dans ses ailes pour fuir et échapper à un massacre plus
dramatique que celui de Rama sous Hérode, était-il possible
que cette dame en entier disparaisse sous la terre ? Etait-il juste que
cette voix qui fredonnait les berceuses burundaises en pleurant sa patrie
et sa famille décimée se taise pour toujours? Cette mère
qui donnait l’éducation aux écoliers Burundais et
Rwandais et qui réconfortait les familles burundaises oubliées
dans les jungles animales du Rwanda, cette étoile pouvait-elle
disparaître à jamais comme une lumière balayée
par un ouragan?
Non. Il fallait la sauver de l’oubli. Je devais à mon tour
la sauver de la mort. Il fallait écrire, il fallait raconter cette
petite épopée burundaise et faire de cette femme, madame
Odile NIBIGIRA, son héroïne. La décision fut prise
le jour même de son enterrement.
Pour ne jamais perdre de vue ce rêve trop beau et très noble,
j’ai d’abord gardé ce secret sous la forme d’un
poème qui n’est d’ailleurs rien d’autre que le
titre de mon recueil de poèmes: Pour ton sommeil.
Je me disais tout bonnement que j’allais parachever ma formation
au Petit Séminaire, faire des études de Droit et arriver
coûte que coûte à publier un recueil de poèmes
en hommage à ma mère, aux grands hommes du Burundi; écrire
l’éloge de l’amour fraternel, de l’amour romantique
et gratifier les humains d’un fleuve d’humour noir.
C’était sans compter avec les régimes du tiers monde
qui basculent en tyrannies et finissent en guerres fratricides.
Ainsi une année après la mort physique de ma mère,
le 01 0ctobre 1990 plus précisément, le Rwanda devint le
théâtre des combats trop sanglants et nous devions tout abandonner
pour survivre dans des camps de fortune. Le pire était encore à
venir mais on se disait que la Communauté internationale allait
cette fois-là avoir pitié des Burundais dont cette guerre
du Rwanda transformait la vie en véritable mythe de Sisyphe.
Il n’en fut rien. Pour que ce crime de non-assistance à peuple
en danger vienne au grand jour, il fallait écrire. Oui, il fallait
que le sang des Burundais massacrés par les rebelles du Front Patriotique
Rwandais accable de honte et si possible de remords leurs bourreaux directs
et la Communauté internationale.
Hélas, il y eut le soir du 6 avril 1994. Il y avait presque deux
ans que je frequentais la Faculte de Droit de l’Universite Nationale
du Rwanda alors sise a Mburabuturo (a Kigali, la capitale du Rwanda).
J’ai entendu de mes propres oreilles le bruit du moteur de l’avion
du président de la République qui rentrait d’un sommet
sous-régional en République de Tanzanie. Quelques minutes
plus tard, j’apprenais par la radio officielle qu’un attentat
venait d’être perpétré contre ledit avion et
que le Général Major Juvénal Habyarimana y avait
laissé la vie. Dans cette consternation, les tirs à arme
automatique et les bombardements sur la ville et dans les quartiers des
environs de l’aéroport de Kanombe devinrent intenses. Le
Front Patriotique Rwandais avait franchi le Rubicon.
Le lendemain de l’attentat, l’armée et les miliciens
du gouvernement de crise (car le président de la République
avait trépassé ) débutèrent les massacres
des Tutsis et des Hutus modérés. Ils perdirent la raison
et toute excuse pour ce crime de génocide contre des civils Tutsis
souvent sans autre défense que leurs bras implorant pitié
et miséricorde.
Il fallait écrire pour parler de cette barbarie.
J’ai vu cette barbarie de mes propres yeux. J’ai vu les humains
s’entretuer comme des bêtes sauvages. J’ai vu les hommes
couper les têtes des enfants et des femmes comme des poulets atteints
d’une épizootie. J’ai vu des milliers de cadavres joncher
démesurément les rues et les sentiers du Rwanda. J’ai
vu les chiens et les rats dévorer la chair humaine. J’ai
vu les cadavres se décomposer à ciel ouvert. J’ai
vu la mort sous la forme humaine. J’ai vu l’horreur sans nom
et j’en ai beaucoup souffert.
J’ai survécu et j’ai compris qu’il fallait aimer
la vie, garder toujours espoir et haïr la guerre. J’ai survécu
et à l’instar de Paul Eluard, je souhaite que « le
bonheur soit la lumière au fond des yeux, au fond du cœur,
et la justice sur la terre.” De même ai-je décidé
d’écrire contre l’oubli et contre la mort.
J’écris avant tout pour honorer la mémoire de mes
parents et de tous ces Africains qui n’avaient pour défense
que leurs bras ouverts à la vie.
Mon engagement finit par dépasser ce cadre continental pour couvrir
le destin de tous les hommes et de toutes les femmes qui ont payé
de leur vie les ambitions démoniaques d’Adolphe Hitler, de
Michel Micombero, de Paul Kagame et Habyarimana Juvénal, du Général
Pinochet, de Fodey Sankoh en Sierra Leone, de Pol pot au Cambodge etc.
Ce flots de sang nous interpelle et nous invite à tendre amicalement
la main à tout être humain.
Cependant, j’évite de tomber dans le surréalisme
de Paul Eluard car notre monde est toujours dominé par les intérêts
capitalistes et les alliances stratégiques. Aussi le rêve
d’une société équitable ne doit-il jamais nous
leurrer. Au contraire, il faut sans cesse conjuguer nos efforts, sensibiliser
les peuples et encourager les avancées déjà considérables
des intégrations tous azimuts et les coopérations multilatérales
afin d’éradiquer les guerres hégémoniques et
l’ignorance des peuples du tiers monde. Il faut surtout ne jamais
baisser les bras et ne jamais avoir peur de porter la plume dans la plaie.
L’écriture est curative en ce sens qu’elle nous permet
de sortir de la réserve, de vaincre les pudeurs et surtout la peur
des calomnies et des remontrances. En racontant les émotions qu’on
a ressenties à la mort tragique d’un parent, en décrivant
les déchirements que les violences inouïes du Burundi et du
Rwanda ont provoqué dans bien des familles, on fait de ces morts
des sacrifices utiles et on élève ces victimes innocentes
de la folie humaine a la même gloire, certes posthume, mais éternelle
: Celle de Jésus Christ.
Beaucoup de Burundais et de Rwandais savent et peuvent écrire.
Si minimes que soient les chances de faire de votre manuscrit un livre,
osez d’abord donner un corps et un esprit à vos idées;
ensuite, faites de votre engagement une passion. Car comme l’écrivait
Diderot en 1746 dans ses Pensées philosophiques: ” il n’y
a que les passions et les grandes passions qui puissent élever
une âme aux grandes actions”. Mais faites gaffe, les passions
ont également des tyrannies ! Elles finissent par engloutir leurs
sujets.
Quoi qu’il en soit, contre la mort et contre l’oubli, aucun
motif ne peut excuser l’inaction. Au demeurant, je fais miennes
ces paroles de Lazanda, un poète burundais :
« Je t’offre le frisson sacré des transcendances
La flamme fertile des luttes légitimes
Quand s’écrivent les destins des peuples.
Le courage est dans la bouche qui parle
Dans la main qui rassemble et pétrit
Le courage, c’est la fierté d’être homme.»
Je vous remercie.
Daniel KABUTO, Pays-Bas.
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