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Génocide de 1972



34 ans d’indépendance: 34 ans de tragédie

 34 ans d’indépendance:   34 ans de tragédie 

  

Textes présentés à l’occasion de la Journée burundaise organisée par l’ARIB

(Charleroi, le 29 juin 1996)

 

Allocution d'ouverture

 

Chers invités, Chers amis,

 

L'Association de Réflexion et d'Information sur le Burundi (ARIB), association sans but lucratif à vocation culturelle, vous souhaite la bienvenue à ce spectacle et vous remercie de tout coeur d’avoir répondu à son invitation.

 

Nous sommes aujourd'hui le 29 juin 1996, et cette date n'a pas été choisie au hasard par l'association.

Si le Burundi était une nation libre, le peuple burundais devrait commémorer dans 2 jours le 34è anniversaire de son indépendance, obtenue le 1er juillet 1962.

Mais le Burundi n'est pas à ce jour une nation libre.

 

Nous avons voulu cependant marquer cette date, certes avec une certaine précocité, pour des raisons pratiques, en organisant une journée burundaise à Charleroi, où notre association a élu résidence.

 

Nous avons choisi ce soir, non pas de commémorer comme tel la date du 1er juillet, mais de nous remémorer, avec vous, les 34 ans de période post-coloniale que nous venons de passer. Nous suivrons dans ses grandes lignes l'histoire de ce peuple tant malmené et meurtri par des dirigeants sans foi ni loi, qui ont vite fait de récupérer l'indépendance à leur profit.

 

A travers l'information racontée, c'est le calvaire d'un peuple qu'il vous est donné d'entendre.

 

Ici, nous ne représentons ni l'Etat burundais, ni un parti politique quelconque. Nous prétendons cependant parler pour le respect des droits et des aspirations légitimes de notre peuple, et cela sans exclusive.

Nous sommes une petite association qui comprend des Burundais et des Belges essentiellement, mais qui est ouverte à tous ceux qui partagent nos principes et nos valeurs.

 

Notre ligne de conduite?

 

            La défense et la promotion des valeurs positives burundaises et universelles, à savoir la vérité, la justice, la paix, le dialogue, la grandeur morale, l'unité...

 

Nos principes?

 

            - le respect intégral des droits de l'homme et des libertés fondamentales de toute personne humaine;

 

            - la promotion de l'idéal démocratique par le respect de la volonté des citoyens, ainsi que le respect des règles et des institutions légitimes de l'Etat:

 

            - l'égalité de tous devant la loi et l'égalité des chances dans l'accès aux services publics, notamment l'éducation, la santé, l'emploi, la culture...

 

Les dirigeants burundais d'aujourd'hui et d'hier ont foulé aux pieds ces valeurs et principes. Notre souci est de participer à la promotion d'une culture qui met en avant ces principes et valeurs, pour le bien de tout le peuple burundais.

 

A l'ARIB, nous avons décidé de contribuer à rompre le silence qui couvre le drame que vit le peuple burundais.

 

Nous sommes déterminés à déchirer le voile de mensonges tissés autour de la tragédie en cours au Burundi depuis 1961-1962. Nous voulons aller au fond des choses, au-delà de la superficie que certains médias se complaisent à nous exposer.

 

La chronique qui va vous être brièvement racontée tout à l'heure vise à retracer dans leurs grandes lignes les faits et événements qui endeuillent de façon cyclique le peuple burundais depuis l'indépendance, en 1962; mais elle vise surtout l'analyse de la réalité politique, sociale, culturelle et psychosociale qui sous-tend ces drames à répétition. Etablir un lien entre les causes des événements et leurs effets, c'est là l'objectif principal de l'information que nous vous livrons.

 

Toutefois, si l'information apparaît essentielle et constitue l'objectif numéro 1 de cette journée burundaise, nous nous en voudrions de vous faire passer une soirée triste et amère, de ne vous servir sur notre plateau que des drames et des horreurs.

 

Même si le peuple burundais dans son ensemble a connu peu de jours heureux au cours de la période post-coloniale, nous voulons croire que la réalité burundaise ne se résume pas à des massacres et des exils.

 

Le Burundi, c'est aussi et peut-être surtout un peuple qui vit, un peuple qui chante, qui danse, qui rit, qui communie, qui partage, qui dialogue; un peuple qui tombe, se relève et poursuit sa marche, mais qui a eu le malheur de ne pas avoir les dirigeants qu'il méritait, car le pouvoir et les dirigeants constituent la cause principale de toutes les tragédies qu'a connues ce peuple.

 

Nous refusons donc de cautionner l'image avachie que des médias à sensation ne cessent d'exposer de ce peuple. Le Burundi ne doit pas être perçu comme le champ d’une opposition irréductible, dichotomique et féroce entre, d’une part, l'ethnie des Batutsi, minoritaire, supérieure et angélisée et, d’autre part, l'ethnie des Bahutu majoritaire, inférieure et diabolisée. Nous voulons laisser ces clichés aux scientistes et fumistes en mal de féodalité et de valeurs dépassées.

 

Malgré sa diversité, non seulement ethnique mais aussi régionale, sociale et culturelle, le Burundi constitue une nation que des dirigeants irresponsables et sans scrupule ont divisé, en vue d'assouvir leurs ambitions égoïstes et criminelles. C'est pour ce peuple que nous vous réunissons aujourd'hui; c'est son cri que nous voudrions exprimer ce soir.

 

A travers les tambours, les chants, les danses, je vous souhaite de découvrir cet autre Burundi, cette autre Afrique, non plus dans les stéréotypes d'une certaine presse ou, de certains africanistes, mais en expression grandeur nature.

 

Avec tous les membres de l'association A.R.I.B., je vous souhaite une soirée agréable et enrichissante.

Je vous remercie.

 

1961 - 1965 : Un mouvement démocratique étouffé

 

présenté par Jacques HATUNGIMANA et Gaspard MUSAVYI.

 

Cette partie de la chronique que nous vous présentons décrit les premières tentatives d'une mise en place de la démocratie au Burundi, et en même temps la naissance et la consolidation d'un groupe militaro-civil qui sera le noyau du lobby économico-financier qui s'opposera par tous les moyens à toute forme de liberté politique dans le pays. Cette période va du 18 septembre 1961 à octobre 1965: elle marque les débuts de l'ethnisation des institutions et de l'administration à tous les niveaux.

 

1. Fin de la tutelle belge et naissance des partis politiques

 

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la création de l'ONU et la compétition entre les USA et l'URSS promeuvent l'émancipation des peuples colonisés. C'est dans ce contexte que le Rwanda-Urundi, sous mandat belge depuis la fin de la première guerre mondiale, devient un territoire sous tutelle belge, à partir du 25 avril 1949, date où le parlement belge a ratifié le traité de mise sous tutelle du Rwanda-Urundi.

 

En juin 1955, le roi des Belges, Baudouin Ier, alors en visite dans le pays, se vit remettre à Muramvya un placet rédigé par Paul MIREREKANO, dans lequel ce dernier exprimait des revendications aux allures nationalistes. Quelques mois plus tard, le prince Louis RWAGASORE remettait au Résident SIROUX une note qui demandait la reconnaissance d'un Etat burundais séparé du Rwanda; c'était le 6 février 1956.

 

Face à ces nationalismes naissants, le gouvernement belge dépêcha de la métropole un groupe de travail et d'enquête qui, dans le rapport déposé le 2 septembre 1959, constatait l'absence du caractère démocratique des structures politico-administratives coutumières ou coloniales alors en place. Dans sa déclaration du 10 novembre 1959, le gouvernement belge, tout en laissant entendre que l'évolution vers l'indépendance serait progressive et non immédiate, reconnaît par contre au Rwanda et au Burundi une personnalité politique distincte; il promet également la constitution de conseils communaux, sur base du suffrage universel qui fut reconnu en 1960.

 

La déclaration du 10 novembre 1959 ouvrait la voie propice à la création des partis; ceux-ci naquirent à une telle vitesse que 26 partis furent créés entre 1959 et 1962. Sur le plan politique, toutes ces formations réclament l'indépendance, mais certaines la veulent "immédiate", alors que d'autres préconisent beaucoup de phases pour l'atteindre.

 

Deux partis vont émerger du lot et constituer deux groupes d'influence: l'UPRONA et le PDC. Ils ont un point commun: ils sont "monarchistes" et sont dirigés, l'un par le propre fils du Mwami (clan des BEZI), l'autre par les fils d'un vieux rival du Roi: les fils de BARANYANKA (clan des BATARE). L'UPRONA réclame l'indépendance immédiate, le PDC la souhaite minutieusement préparée.

 

2. Les premiers affrontements

 

Avec le recul, on constate que le mot d'ordre "indépendance immédiate!" n'était qu'un slogan: tout ce que le parti UPRONA visait, c'était de s'assurer que le nouvel ordre qui allait naître au Burundi soit toujours contrôlé par et à travers les structures traditionnelles, légèrement adaptées à l'évolution du moment. Ainsi, lors des élections législatives, du 18 septembre 1961, on assistera au duel UPRONA-PDC. La capacité du prince Louis RWAGASORE à  exploiter le monarchisme encore profondément ancré dans les mentalités populaires, l'émiettement des autres partis qu'une propagande astucieuse de l'UPRONA présentait comme anti-monarchistes, assureront au parti UPRONA une victoire écrasante.

 

Le 20 septembre 1961, le prince Louis RWAGASORE prononce le discours de la victoire, et le 26-09-1961, il met sur pied le premier gouvernement du Burundi, où les lieutenants hutu du prince se taillent la part du lion. Un geste démocratique venait d'être posé: le principe "un-homme-une-voix" avait été appliqué et le peuple avait massivement plébiscité l'UPRONA. C'est alors que la machine infernale de la violence se mit en route.

 

Au lendemain des élections, le prince RWAGASORE est assassiné, le 13 octobre 1961: il sortait d'une réunion avec quelques-uns de ses collaborateurs. Après le forfait, les soupçons des partisans de l'UPRONA portent directement sur le pouvoir colonial et les dirigeants du PDC, le parti rival. Les enquêtes et les procès plusieurs fois remis débouchent sur la condamnation de deux expatriés grecs ainsi que sur les principaux dirigeants du PDC.

 

Le PDC venait d'être décapité. Quant aux autres partis, ils ne faisaient plus parler d'eux. On dit même que les six députés non membres de l'UPRONA ont fini par rejoindre un à un ce parti; tous les leaders des autres partis s'y intégreront, qui comme membre du gouvernement, qui comme cadre de l'Etat, à tel point que dès 1962, l'UPRONA régnait pratiquement sur le pays comme un parti unique.

 

L'assassinat du prince RWAGASORE fut ressenti par une partie de l'opinion nationale comme un règlement de comptes entre les principaux clans dynastiques. Par contre, les meurtres et assassinats qui suivirent furent plutôt perçus comme portant un cachet ethnique, d'autant que les victimes seront des élites hutu.

 

3. Mise en place de la machine à tuer

 

A la disparition du prince Louis RWAGASORE, le cabinet est remanié et un certain Jean NTIRUHWAMA entre au gouvernement comme ministre de l'Intérieur et de la Fonction Publique. Un observateur de la vie burundaise fait remarquer que même son nom indique quel genre d'homme est ce Tutsi-Hima: "la haine incarnée", nourrie contre la monarchie et les Bahutu. Sa première action spectaculaire sera la reprise et le dénouement que l'on sait du procès de l'assassinat du prince RWAGASORE: les survivants du PDC y passèrent les pieds en avant.

Entre-temps, un autre Tutsi-Hima du même gouvernement avait créé un instrument de propagande anti-hutu: la "JNR" fondée par Zénon NICAYENZI, alors Secrétaire d'Etat à la défense nationale. La célèbre "Jeunesse" s'illustra dès ses débuts par l'assassinat, en pleine journée, de quatre syndicalistes hutu du désormais célèbre quartier de KAMENGE. Leur crime avait été de dénoncer la violence et le terrorisme pratiqués par ces jeunes Tutsi, au nom du parti UPRONA. La JNR ne sera jamais inquiétée pour ce crime commis au grand jour: c'est le début de l'impunité.

 

Après la mort des quatre syndicalistes, les leaders hutu de certains partis subissent une telle campagne d'intimidation et de terrorisation qu'ils doivent s'exiler dans les pays limitrophes (Rwanda et Zaïre). Enfin, le prince RWAGASORE avait désigné son dauphin, le Hutu Paul MIREREKANO, pour lui succéder à la présidence du parti UPRONA. Jean NTIRUHWAMA et son premier ministre mirent de tels obstacles à la tenue des élections, que lorsque, sous la pression publique, elles eurent lieu, elles furent truquées: certains électeurs hutu furent empêchés de venir voter...

 

Par la suite, les assassinats politiques devinrent l'arme politique favorite.

 

            - la mort du prince KAMATARI, frère du roi MWAMBUTSA, ne sera jamais élucidée en justice; le médecin qui a procédé à l'autopsie ayant conclu à un meurtre, il fut contraint à l'exil.

 

            - Mgr Gabriel GIHIMBARE, Aumônier général de l'armée nationale, venait d'être désigné comme évêque coadjuteur de l'archevêché de Gitega: sa mort fut ressentie par les leaders hutu comme un assassinat politique faisant partie d'un plan d'élimination de tous les leaders politiques hutu.

 

            - l'assassinat du premier ministre hutu, Pierre NGENDANDUMWE, le 15 janvier 1965, sera lui aussi interprété politiquement.

 

4. Le parti UPRONA fossoyeur de l'unité burundaise

 

Après la mort du prince RWAGASORE, le parti UPRONA s'est scindé en deux factions profondément hostiles qui prennent, avec le temps, une coloration ethnique. Les "modérés" se regroupent dans la faction dénommée MONRONVIA (du nom de James Monroe, homme politique américain, apôtre du non interventionnisme); ils avaient comme chef de file Pierre NGENDANDUMWE, un Hutu économiste qui avait l'estime de tous. L'autre faction, dénommée CASABLANCA, avait pour leader Jean NTIRUHWAMA et comptait des extrémistes comme Zénon NICAYENZI, Albin NYAMOYA ...

 

Le 25 mars 1963, NTIRUHWAMA ET MUHIRWA décident de décapiter la faction MONRONVIA; ils profitent de l'absence du roi pour emprisonner Hutu et Tutsi modérés de ce groupe, dont le président du parlement; ce dernier s'empresse de faire démissionner le gouvernement. Un nouveau gouvernement est formé, dirigé par Pierre NGENDANDUMWE: il est fort mal accueilli par la JNR qui descend dans la rue, sous prétexte qu'il y avait trop de Hutu.

 

Les extrémistes tutsi ont un accès facile au palais royal, grâce au grand maréchal de la cour, Germain BIMPENDA. Avec la complicité de ce dernier, ils parviennent à convaincre le roi que certains ministres hutu du gouvernement NGENDANDUMWE versent dans le tribalisme. Le roi demande alors au premier ministre de les limoger; outré, NGENDA-NDUMWE préfère démissionner. Il est remplacé par Albin NYAMOYA, du groupe CASABLANCA. Excédé par les dénonciations incessantes de complots fictifs, le roi finit par révoquer le gouvernement NYAMOYA, fin décembre 1964.

 

Entre-temps, le leader hutu Pierre NGENDA-NDUMWE, alors ministre d'Etat et conseiller personnel du roi, faisait une dernière tentative pour la réconciliation nationale, en organisant une conférence en septembre 1964, à Gitega. Le rapport de la conférence met en évidence la sous-représentation des Hutu dans les organes de l'Etat. La résolution fut prise de bannir du langage politique les étiquettes de CASA-BLANCA et de MONRONVIA. Mais les clivages ethniques, la lutte pour le pouvoir au sein du parlement et des administrations n'en furent que plus exacerbés, notamment par les complots et procès arbitraires du gouvernement NYAMOYA.

 

Lorsque le roi fait de nouveau appel à Pierre NGENDANDUMWE, la JNR proteste et réclame Albin NYAMOYA. Le 15 janvier 1965, à la mi-journée, le premier ministre annonce les membres de son cabinet. Son gouvernement comprenait 6 Hutu et 6 Tutsi, sans compter le poste de Secrétaire d'Etat à la Défense, confié pour la première fois à un militaire tutsi-hima: Michel MICOMBERO. Le même jour, à 20h00, Pierre NGENDANDUMWE tombait sous les balles d'un assassin. Les enquêtes n'aboutiront jamais...

 

5. Refus des élections du 10 mai 1965

 

Le 16 janvier 1965, le roi désigne Joseph BAMINA, un Hutu, son ancien Secrétaire particulier et alors président de l'UPRONA, comme nouveau chef du gouvernement en remplacement de Pierre NGENDANDUMWE assassiné. Le nouveau premier ministre reprit l'équipe à parité ethnique composée par NGENDANDUMWE.

 

Le confit entre les factions CASABLANCA et MONROVIA s'était encore aggravé et chaque faction courtisait la couronne: les modérés espéraient un arbitrage qui calmerait le jeu, les extrémistes une approbation solidaire de leur ethnisme et de leur course au pouvoir. Le roi fut alors tenté de récupérer à son profit ce pouvoir âprement disputé. Il révoqua le gouvernement BAMINA, procéda à la dissolution de l'Assemblée Nationale le 23 mars 1965 et mit sur pied une commission chargée de la réforme du code électoral. Par cette dernière, il réduisit les circonscriptions électorales de moitié; cette mesure avait pour conséquence de rendre difficile l'accès aux urnes, à cause des distances. Il introduisit en outre le système bicaméral avec un sénat dont les membres devaient être désignés par cooptation ou par nomination royale. Il espérait ainsi que le pouvoir législatif serait ethniquement équilibré et s'arrogeait du même coup un droit de blocage de l'accès à la tête de l'Etat d'hommes politiques issus de la majorité ethnique.

N.B.: Les mêmes blocages institutionnels ont été tentés par la Commission BUYOYA chargée d'élaborer la constitution de mars 1992.

Mais ce plan machiavélique ne réussit que de façade: certes, l'UPRONA sortit des élections avec une majorité confortable de 70 % au détriment du Parti du Peuple (PP) censé être un parti des Hutu.

 

Cependant, au sein des élus, les Hutu restaient largement majoritaires: 23 contre 10 Tutsi. Même au Sénat, les Hutu étaient majoritaires. C'est dans ce contexte que se situe le discours révolutionnaire de Gervais NYANGOMA appelant le 1er juillet à la nécessité de changer les structures sociopolitiques traditionnelles.

 

Rentré après une longue absence en juillet 1965, le Roi affirma son autorité dans un discours du 24 juillet. Il refusa d'investir le parlement issu des élections du 10 mai 1965, ralliant ainsi l'aile anti-démocratique et hostile à la montée de l'élite hutu. Il réduisit le nombre des communes et supprima les élections communales, de peur que les communes ne soient administrées par des Hutu. Les bourgmestres allaient être désormais nommés par lui.

 

Le 14 septembre, 6 mois après les élections, le roi contre toute logique démocratique, nomma comme premier ministre son gendre et secrétaire particulier Léopold BIHUMUGANI, alors que ce dernier n'appartenait à aucune formation politique. Cette décision mécontenta tout le monde.

 

6. Les massacres d'octobre et la chute de la monarchie

 

Le 11 octobre 1965, une première tentative de coup d'Etat imputée au groupe CASABLANCA échoua. Une deuxième tentative (18-19 octobre) attribuée à des Hutu avorta également. Mais cette dernière fut immédiatement suivie d'arrestations et d'exécutions sommaires qui entraînèrent la révolte populaire dans la province de Muramvya, suivie de massacres massifs des populations hutu par l'armée. Le jeune capitaine Michel MICOMBERO mena personnellement la répression. L'élite hutu fut systématiquement décimée. On peut déjà parler de crime de génocide anti-hutu à ce stade historique.

 

Après la fuite du roi et le massacre des parlementaires et des ministres hutu, le pouvoir était vacant. Le chef de l'armée, Michel MICOMBERO et le Secrétaire d'Etat à la Justice, Arthémon SIMBANANIYE, qui avaient activement participé à la planification des massacres, allaient maintenant préparer la chute de la monarchie et proclamer une république à la mesure de leur rapacité.

 

1966 - 1973 : L’institutionnalisation du crime d’Etat

 

présenté par Cyriaque SABINDEMYI

 

1. La chute de la monarchie

 

Le 28 novembre 1966, le capitaine MICOMBERO, profite de la visite du jeune roi NTARE V au Zaïre et proclame la République. Il s'en autoproclame président.

 

Le renversement de Charles NDIZEYE est un dénouement attendu. La montée de l'aristocratie militaire, en particulier depuis la tentative de coup d'Etat des 18-19 octobre 1965, le laissait deviner.

 

Dès le 21 octobre 1965, MICOMBERO avait imposé l'état d'exception. Dans sa naïveté le pouvoir royal lui avait conféré les pleins pouvoirs. Le secrétaire d'Etat à la Justice, SIMBANANIYE Arthémon, de sinistre mémoire, jouissait aussi de pouvoirs très étendus.

 

Le 31 octobre 1965, le gouvernement BIHA avait été dissout.

 

Le 14 décembre 1965, un non-lieu avait été prononcé au profit des assassins présumés du premier ministre NGENDANDUMWE. Pourtant, de lourdes présomptions pesaient sur eux.. Il s'agit de François RUKEBA, Gonzague MUYENZI, Augustin NTAMAGARA, François BANGEMU et Prime NIYONGABO.

 

Ils sortent de prison le 23 mars, sur ordre du Capitaine MICOMBERO. Ils étaient tous Tutsi et de la clique des malfaiteurs. Ne dit-on pas que les loups ne se mangent pas entre eux? Voilà un exemple flagrant d'impunité et d'une justice des deux poids deux mesures: sur base de présomptions peu sérieuses de tentative de coup d'Etat, l'élite hutu est décimée sans procès valable. En revanche, quelques mois plus tard, les criminels tutsi sont relaxés sans autre forme de procès.

 

Le coup de force de MICOMBERO est aussi l'aboutissement d'un bras de fer entre ce dernier et le jeune roi inexpérimenté et faible.

 

            - le premier acte de la tragédie, à la manière de RACINE, avait été la déposition du monarque MWAMBUTSA par son fils, Charles NDIZEYE, le 8 juillet 1966, sur le conseil de MICOMBERO, SIMBANANIYE, MUHI-RWA et NDENZAKO Léon. Dans la foulée, le jeune roi dissout le gouvernement et suspend la Constitution.

 

            - Acte II: MICOMBERO est nommé premier ministre et forme un gouvernement dit de salut public. Ce gouvernement comprend trois officiers. Les Hutu y sont largement minoritaires. L'entourage du roi est composé de la crème des radicaux tutsisants. Le roi leur fait pleine confiance et c'est cela qui le perdra. NTARE V, intronisé le 3 septembre 1965 ne règnera que 89 jours.

 

            - Acte III: le 17 septembre MI-COMBERO remanie le gouvernement malgré le désaccord du roi. Celui-ci veut démettre son premier ministre, mais même l'accès à la radio lui est fermé: les vautours ont tout prévu: le trio MICOMBERO-SIMBANANIYE-SHIBURA a placé des fidèles partout. Le 23 novembre 1966 le roi doit bannir le multipartisme par un décret qui rend le seul parti UPRONA légal.

 

Depuis ce jour, le parti UPRONA est devenu un instrument pour la suprématie de l'ethnie minoritaire tutsi, ainsi que pour la répression et la terreur contre l'ethnie majoritaire, les Bahutu. De la minorité écrasée des Batwa, il n'en était même pas question.

 

2. Mise en branle de la machine du génocide

 

Avec la prise du pouvoir par MICOMBERO, c'est un véritable Etat criminel qui se met en place. Au lieu d'une république, nous assistons à la mise en place d'un Etat autocratique. MICOMBERO règne en véritable monarque entouré de courtisans et de conseillers du mal.

 

Ils s'appellent Arthémon SIMBANANIYE

                      Albert       SHIBURA

                      Sylvère     SOTA

                      Jean          NTIRUHWAMA

                      Thomas     NDABEMEYE

                      Bernard     BIZINDAVYI

                      Septime     BIZIMANA

                      Joseph       RWURI

                      André        YANDA

                      Zénon        NICAYENZI

                      Prime         NIYONGABO

                      Damien      NKORIPFA

 

Aidés de quelques autres, ces hommes vont semer la terreur dans le pays, développer le culte du militaire monarque MICOMBERO, rivaliser en conception de plans les plus machiavéliques et démoniaques, en vue de s'approprier le pouvoir et tous les privilèges y attachés.

 

Un véritable plan de vengeance des clans Bahima du sud du pays contre la royauté et les autres Batutsi est élaboré et exécuté rapidement.

 

La vengeance faisait suite à l'attitude répulsive des Bami vis-à-vis des Bahima, considérés pendant longtemps à la cour comme des porte-malheur.

 

A partir de 1967 la « tutsification-himisation » de la haute administration, du gouvernement, de la hiérarchie militaire et des instances du parti-Etat, l'UPRONA, est pratiquement achevée.

 

L'armée est désormais une milice de répression au service de l'apartheid burundais. Elle est restée ainsi jusqu'à ce jour.

A l'instar des régimes fascistes et nazi de MUSOLINI et d'HITLER, le régime de MICOMBERO fait du parti un instrument de propagande, de lavage de cerveaux, d'exaltation du président et de mensonge systématique. L'hypocrisie et le double langage deviennent des mots d'ordre, alors que la machine de l'exclusion et du génocide des Bahutu se met en place.

 

En 1967, un complot, réel ou inventé, est déjoué. Le président en profite pour opérer des remaniements au gouvernement et concentrer tous les pouvoirs en ses mains: les affaires étrangères, la défense, la fonction publique, la direction effective du parti.

 

C'est aussi en 1967 que le sinistre plan SIMBANANIYE est définitivement ficelé.

 

Voici en quelques mots les grandes lignes de ce plan:

 

            - Les Bahima en général et les Batutsi en particulier constituent une race supérieure qui doit gouverner.

 

            - Pour s'assurer la pérennité au pouvoir, il faut écarter à jamais le danger de voir les Hutu occuper des postes importants. Pour ce faire, le meilleur moyen consiste à éliminer systématiquement l'élite hutu. Mais il serait encore plus sûr d'atteindre un équilibre démographique entre les deux ethnies.

 

            - Les massacres doivent apparaître comme une légitime défense aux yeux du monde extérieure et de la population. Multiplier les injustices et exaspérer les Hutu pour les inciter à la révolte puis les réprimer, fomenter des coups d'Etat et les mettre sur le dos de l'élite hutu en vue de trouver une raison de la décimer, tous les moyens sont bons pour écarter le risque de la montée de l'élite hutu et son accès au pouvoir.

 

C'est ainsi que tous les massacres massifs des populations hutu seront toujours précédés de rumeurs, d'accusations-délations, de climat de terreur et de provocations, suivant des plans élaborés et préétablis par une clique de criminels au pouvoir.

 

Après les massacres de 1965, ceux de 1969 emportent en particulier l'élite militaire, mais aussi des centaines de civils. Ces massacres annoncent déjà la couleur du génocide de 1972-1973.

 

En septembre 1969 justement, c'est dans un climat très tendu que les services de renseignements prétendent avoir découvert un complot dont les prétendus auteurs, les officiers Charles KARORERO, Nicodème KATARIHO et Mathias BAZAYUWUNDI seront vite passés par les armes, après un simulacre de procès.

 

Le sommet du crime sera atteint avec le génocide anti-Hutu de 1972-1973.

 

3. L’exécution du plan Simbananiye

 

Depuis le début de l'année 1972, SHIBURA, SIMBANANIYE et YANDA prétendaient détenir suffisamment de preuves que les Hutu préparaient un génocide des Tutsi. Ils proposèrent de se constituer en une commission spéciale chargée de l'analyse des informations recueillies et d'en faire un rapport à MICOMBERO. La commission ne se réunit jamais: son président, Bernard BIZINDAVYI, Administrateur Général de la Sûreté savait que les prétendues informations étaient fabriquées de toute pièce par SHIBURA, YANDA et SIMBANANIYE.

 

Au mois de mars 1972, SIMBANANIYE partit en Belgique pour négocier, entre autres, le rapatriement de tous les étudiants hutu. Comme par hasard, il se retrouva au même hôtel que NTARE V, et entra en contact avec lui.

 

Le 23 mars, NTARE V se rendit en Ouganda pour conclure un contrat juteux dans le commerce des armes. Informé de l'arrivée de NTARE à Kampala, SIMBANANIYE rentra précipitamment au Burundi pour organiser sa capture: il se rendit personnellement à Kampala le 30 mars 1972, en compagnie de quelques officiers, pour s'assurer que sa victime ne lui échapperait pas.

 

Le captif était à peine arrivé au Burundi que le pouvoir, représenté par André YANDA, ministre de l'Information et Secrétaire général de l'UPRONA, annonça joyeusement que l'ex-roi avait été capturé par les forces de sécurité, alors qu'il s'apprêtait à envahir le pays à la tête de mercenaires et de monarchistes, et que ces derniers avaient été également appréhendés. Dans son souci de "la vérité", YANDA précisa qu'une somme importante, soit 14 millions de dollars, avait été saisie.

 

Dès le 6 avril, une campagne de propagande est lancée sur les ondes de la radio: les journalistes répètent à longueur de journée que des ennemis de la paix sont en train de comploter contre le pays et que le peuple doit être vigilant pour les démasquer. Le pouvoir vitupère contre des mercenaires créés par YANDA, des rebelles inventés par SHIBURA, des monarchistes impalpables, des comploteurs qui n'existent que dans la pensée machiavélique de SIMBANA-NIYE ...

 

Le 26 avril 1972, André YANDA, en tant que Secrétaire général  du parti unique, demande à MICOMBERO de prendre des mesures énergiques contre tout Burundais non membre de l'UPRONA.

 

Le 27 avril, SHIBURA, YANDA et SIMBANANIYE tiennent un meeting public à Rumonge où ils affirment qu'un génocide est en préparation! Ils distribuent des armes aux cadres tutsi, pour faire face à une prétendue attaque imminente de Hutu. L'ayant appris, les Hutu commencèrent à fuir vers la Tanzanie.

 

C'est dans ce climat de provocation et de désinformation délibérée que des troubles éclatèrent à Bururi, le 29 avril, dans des circonstances encore mal élucidées. Une seule chose est sûre: le pouvoir avait déployé des capacités inouïes de mensonge et de cynisme pour provoquer l'occasion « d'administrer une bonne leçon aux Hutu ».

 

Pour avoir les coudées franches, MICOMBERO  suspend son gouvernement le 29 avril à 13 heures. Il ne garde qu'un cabinet restreint composé de SIMBANANIYE, YANDA et SHIBURA. Les gouverneurs de province sont remplacés par des commandants militaires.

 

Dans la nuit du 29 au 30 avril 1972, MICOMBERO donne l'ordre d'assassiner l'ex-roi NTARE V emprisonné à Gitega. Le pouvoir annonça au peuple que des rebelles avaient tenté de délivrer NTARE et que le jeune roi avait péri au cours de l'opération.

 

Le 30 avril 1972 est créé, à Bujumbura, un Conseil de guerre militaire dirigé par le Lt Col Alexis NIMUBONA, secondé par le commandant Gabriel NZISABIRA. Ce tribunal avait pour rôle de "juger les rebelles capturés". Mais il n'exercera jamais sa mission: tous les Hutu étaient condamnés à mort avant même leur arrestation. D'avril 1972 à juin 1973, au moins 300.000 Hutu seront torturés, égorgés, poignardés, assommés, fusillés, enterrés vivants dans des fosses communes... sans le moindre jugement. En décrétant que les biens des Hutu suppliciés appartiendraient à leurs bourreaux, les autorités militaires encouragèrent les Tutsi, militaires ou civils, à tuer pour piller.

 

4. La communauté internationale entre indifférence et complicité

 

Le 3 mai 1972, le président zaïrois Mobutu dépêche 200 hommes pour aider MICOMBERO, avant de se rendre compte avec retard que ses soldats avaient été associés au massacre ignoble d'innocents.

 

Le président tanzanien Julius NYERERE envoya quant à lui 15 tonnes de munitions et d'armes; il refusa cependant de fermer la frontière avec le Burundi aux réfugiés burundais qui affluaient en masse, comme le lui demandait Arthémon SIMBANANIYE, le cerveau présumé du génocide.

 

Le président rwandais Grégoire KAYIBANDA sera le seul président étranger à dénoncer constamment et régulièrement les exactions du régime de MICOMBERO.

 

Le 9 mai, MICOMBERO annonce que son armée a remporté une grande victoire sur les rebelles et demande aux pays amis de l'aider à secourir les victimes. L'aide arrivera effectivement de France, d'Angleterre, des Etats-Unis .., mais aucune veuve, aucun orphelin hutu n'en recevra la moindre miette. Il faudra patienter jusqu'au 19 mai 1972 pour qu'une autorité internationale dénonce la catastrophe: c'est le premier ministre belge, Gaston EYSKENS qui révéla au monde surpris que le Burundi n'était pas confronté à une lutte tribale, comme l'affirmait la thèse officielle, mais à un véritable génocide. Le ministre des relations extérieures, Pierre HARMEL confirma le fait de génocide anti-hutu.

 

Le 22 mai, le Secrétaire général de l'OUA, Diallo TELLI, se rendit au Burundi. A la fin de sa visite, il affirma que le Burundi était victime d'une guerre civile, une affaire interne tombant sous le principe sacro-saint de non-ingérence. Il alla jusqu'à appeler les présidents africains à soutenir sans réserve le régime MICOMBERO!

 

Le 26 mai, le président rwandais KAYIBANDA adresse un message sévère à MICOMBERO, lui demandant de mettre fin aux tueries des Hutu.

 

Le 30 mai 1972, le gouvernement burundais publia son fameux "livre blanc sur les événements de 1972", où il nie tout fait de génocide et ne reconnaît que 80.000 victimes de la « guerre civile ». En même temps que le pouvoir diffusait cette plaidoirie fumiste et hypocrite, il continuait tranquillement le génocide des Hutu avec une sauvagerie inouïe.

 

5. La machine à tuer continue de tourner

 

Le 21 juin 1972, Le militaire Thomas NDABEMEYE annonce la fin de la guerre.

 

Du 22 au 28 juin, une mission spéciale de l'ONU arrive au Burundi: elle n'ira pas plus loin que Bujumbura et n'aura d'autres informateurs que les organisateurs-mêmes du génocide. Le Secrétaire général de l'ONU, M. Kurt WALDHEIM se contentera de constater: "les dimensions de la tragédie humaine que connaît le Burundi sont effarantes", et exhortera vivement le Burundi à appliquer les principes et idéaux énoncés dans la charte des Nations Unies! Entre-temps, écoliers et élèves sont égorgés dans leurs établissements, les prêtres assassinés, les paysans conduits à l'abattoir et enterrés dans des fosses communes.

 

Le 14 juillet 1972, MICOMBERO nomme Albin NYAMOYA comme premier ministre, ministre de l'Intérieur et secrétaire exécutif du parti.

 

En novembre 1972, le capitaine BAGAZA, cousin de MICOMBERO, est promu et le major NZOHABONAYO, un oncle de la femme de MICOMBERO, est hissé au rang de Lt Colonel. BAGAZA est nommé chef d'état-major adjoint.

 

Le massacre des Hutu se poursuivra toute l'année 1972 au rythme régulier d'environ 20.000 victimes par mois.

 

Le 5 juillet 1973, NYAMOYA est limogé: MICOMBERO est désormais chef de l'Etat, premier ministre, ministre de la défense, président et Secrétaire général de l'UPRONA. Le hasard voulut que le même jour, au Rwanda, KAYIBANDA était renversé par HABYA-RIMANA.

 

Tout comme il avait décidé de commencer le génocide, MICOMBERO décida de son arrêt provisoire, au mois de juillet 1973. Ni l'Eglise ni l'UPRONA n'avaient demandé ouvertement l'arrêt du génocide.

 

La Belgique envisagera des mesures de rétorsion, comme le retrait, en juillet 1973, d'une partie des 30 coopérants militaires et la suspension de la coopération militaire à partir de septembre 1973. La France se précipitera alors de remplacer la Belgique, et de nombreux pays comme la Chine, l'Egypte, l'Algérie, la Corée du Nord, l'Union soviétique et la Grèce offrirent spontanément armes et encadrement militaire à l'armée burundaise.

 

L'argument favori de MICOMBERO pour nier le génocide de 1972-1973 était que la JRR, qui comptait de nombreux Hutu dans ses rangs, avait participé activement à la chasse aux "rebelles".

 

1973 - 1987 : D’un palais à l’autre

 

présenté par Jean-Claude KARIBUHOYE et Léandre NSHIMIRIMANA

 

Après l'hécatombe de 1972-1973, quelques voix se sont élevées mais sans écho. Est-ce la réédition aujourd'hui? Ca y ressemble curieusement. Depuis le 21 octobre 1993, les intellectuels hutu sont systématiquement décimés selon un plan d'élimination préalablement établi, et ceux qui ne sont pas assassinés sont contraints à l'exil.

 

En 1974, une nouvelle constitution est adoptée donnant tous les pouvoirs au chef de l'Etat qui contrôle en même temps le parti UPRONA et l'armée épurée des derniers éléments hutu. MICOMBERO devient ainsi une sorte de monarque. Il aime se faire appeler "Père de la Nation" (Sebarundi).

 

Les deux dernières années de son règne seront caractérisées par la perte de contrôle des commandes de l'Etat par le monarque-président. Ce sont en effet les courtisans et les "magouilleurs" qui détiennent le véritable pouvoir. La corruption atteint son comble dans tous les rouages de l'Etat pendant que MICOMBERO sombre dans la débauche et l'alcoolisme.

 

En 1976, le 1er novembre exactement, un groupe d'officiers se constitue en Conseil militaire révolutionnaire, démet MICOMBERO de ses fonctions et met à sa place son cousin, Jean-Baptiste BAGAZA. Aucun coup de feu n'est tiré. Toute l'armée suit. C'est sans effusion de sang que le coup de palais est consommé.

 

BAGAZA procède à de nouvelles nominations au gouvernement, à la tête de l'armée et dans la haute administration sur une base largement régionaliste et clanique: les hima originaires de Bururi se retrouvent ainsi à la tête de tous les secteurs-clés de l'Etat.

 

Pour tromper l'opinion nationale et internationale, BAGAZA entame des réformes de façade telles que la suppression de l'impôt de capitation et des contrats de servage liés à la terre ou à la vache. Il incite la population au travail et entreprend des travaux de développement tels que le reboisement, la construction de villages et de routes.

 

En décembre 1979 un congrès national du parti unique UPRONA se tient et renforce le pouvoir de BAGAZA qui devient président de la République et du parti.

 

En 1981, une nouvelle constitution est adoptée qui engage le pays dans l'idéologie socialiste et populiste tout en évitant soigneusement de s'attaquer aux problèmes de fond: l'injustice sociale et l'apartheid anti-hutu dans tous les secteurs de l'Etat.

 

En 1984, un plébiscite national est organisé sous forme d'élections présidentielles. La dictature de BAGAZA s'affine et se renforce de plus en plus. Le pouvoir met en place un véritable Etat policier. BAGAZA met la main sur l'économie du pays en opérant notamment des prélèvements sur les grandes sociétés étatiques. Les hauts fonctionnaires et les hauts cadres tant civils que militaires font des affaires et se partagent les terres fertiles de la plaine de l'IMBO. BAGAZA noue des relations privilégiées avec des dictateurs tels que KADHAFI et CEAUCESCOU. Il fait main basse sur les écoles catholiques et se lance à la chasse des étrangers, en particulier les missionnaires, soupçonnés d'inciter la population à la révolte. Les ordres de quitter le Burundi en 24 heures deviennent monnaie courante. Beaucoup de lieux de culte sont fermés et des statues démolies. Les prisons se remplissent de nombreuses personnes en « détention préventive » sur base de simples dénonciations.

 

BAGAZA installe un véritable régime de terreur et soutient la guérilla de MUSEVENI.

 

Les dernières années de son règne sont marquées par la persécution de l'Eglise par la fermeture de lieux de culte catholiques, la confiscation des biens de l'Eglise et le renvoi des missionnaires, l'emprisonnement de religieux.

 

C'est dans un climat de vives tensions avec les pays voisins que, lors du sommet de la francophonie au Québec, le 3 septembre 1987, un groupe d'officiers se constitue en Comité militaire pour le salut national et dépose BAGAZA. Comme en 1976, il s'agit d'un coup de palais qui met à la place un autre officier, originaire de Bururi, de clan hima et prêt à défendre les acquis de l'oligarchie au pouvoir depuis 1966. Il s'agit du major Pierre BUYOYA.

 

Le règne de BAGAZA aura été davantage marqué par la terreur et les emprisonnements politiques mais surtout par un génocide intellectuel anti-hutu par la voie des blocages

d'accès à l'enseignement supérieur et universitaire, par la planification d'une carte scolaire inégalitaire et par la création d'écoles visant à bloquer des milliers d'élèves qui s'avérèrent être des Hutu pour la plupart. Il s'agit en particulier des écoles de formation d'instituteurs. Un système d'orientation pernicieuse va ainsi déboucher sur la promotion scolaire de nombreux cancres et l'étranglement de milliers d'élèves brillants, à cause de leur appartenance ethnique et/ou régionale.

 

L'arrivée au pouvoir de BUYOYA suscita beaucoup d'espoir dans la population, espoir qui malheureusement sera vite déçu. Très vite, le nouveau président étale sa médiocrité par un manque de programme clair et une absence totale de volonté de changement.

 

1988-1996 : Le cheminement démocratique :

de la lutte pacifique à la lutte armée

 

présenté par Jean-Baptiste BIGIRIMANA

 

Ni crise ni conjoncture, mais une histoire dramatique qui continue

 

Mesdames, Messieurs,

 

En ce jour solennel pour le triomphe de la démocratie au Burundi, dont l'éclat est malheureusement obscurci par l'action malveillante des souteneurs du statu quo ante, je voudrais brièvement, focalisant l'attention sur quelques faits, situations et acteurs axiaux du paysage politique burundais de ces six dernières années, essayer de mettre en exergue une certaine logique d'une Révolution démocratique, telle qu'elle est actuellement en cours au Burundi. A l'analyse, tout indique que la crise de 1993 est, en réalité, une résultante des blocages et drames du passé.

 

Quand nous rendrons-nous compte qu'il s'agit d'un temps historique, dont l'avènement dérange les tenants de l'exploitation de l'homme par l'homme ad vitam eternam? Ces derniers préfèrent noyer le temps de la libération dans le sang. Ce temps ne date point d'octobre 1993.

Ni crise, ni conjoncture; mais bien un système social bloqué ou biaisé à dessein, dans son évolution, qui à un moment a échappé ipso facto à ceux qui ont mis leur férule à l'histoire de tout un peuple. Une idéologie politique discriminatoire, une mauvaise gestion de la res publica; bref, un mauvais arbre irrigué de sang humain, qui donnera les actuels fruits amers qu'on connaît.

 

Le temps des précurseurs

 

Bien avant 1988, les premiers jalons mobilisateurs apparaissent déjà à travers les publications de UBU: Le Flambeau de la Révolution (qui deviendra plus tard Le Flambeau de la Démocratie), et UKURI (la Vérité).

 

Les petits bourgeons démocratiques, portent noms UNEBA, MEPROBA, TABARA, BAM-PERE, PALIPEHUTU...mais surtout UBU, considéré comme ancêtre du FRODEBU..

 

Pour mémoire

 

La tranche de l'histoire du Burundi, située entre 1961-1965 a vu l'éruption des premiers massacres et réfugiés à grande échelle.

 

La fin de la période 1966-1971 est, quant à elle, caractérisée par des intrigues, des rivalités, des révoltes brèves, suivies de massacres, de l’exode de réfugiés et de blocages politiques mis en place par une république de surface aux allures monarchiques.

 

L'incroyable, l'indicible surgit en 1972-73 du ventre des antagonismes longtemps voilés. C'est une véritable hécatombe qui constitue une première en Afrique: un génocide éhonté dont les victimes se comptent par centaines de milliers (300.00 ou 500.000 selon les sources); déferlement de réfugiés, reblocage et verrouillage à seule fin d'assurer la domination de la minorité d'entre les minorités ethniques: les Tutsi Hima de Bururi.

 

1973-1988: correspond à la fin du régime sanguinaire de MICOMBERO.Ensuite, l'étau de BAGAZA se resserre sur les rescapés du génocide de 1972-73. Il s'ensuit une série de péripéties de reverrouillage de l'histoire et un gigantesque génocide intellectuel contre les Hutu qui exclut ceux-ci de tout système scolaire et universitaire.

 

On peut considérer la période allant de 1965 à 1988 comme étant le moment du trop plein, le temps des révoltes sporadiques, parfois hésitantes, parfois violentes, mais toujours matées dans le sang par les régimes militaires.

 

Bien avant 1993, des mouvements plus ou moins bien organisés avaient frayé le chemin.  Ainsi l'UNEBA, l'union des étudiants barundi dont sera issu le MEPROBA (Mouvement des étudiants Progressistes ayant pour mot d'ordre de "lutter contre le fascisme et l'immobilisme de Bujumbura"). Pour raison de divergence idéologique, TABARA et son initiateur RUSHISHIKARA Gérard se détachent du MEPROBA en 1974.

 

Plus pointu et engagé fut, en 1976, le mouvement BAMPERE, organisation d'étudiants dont les chefs de fil sont Melchior NDADAYE et Cyprien NTARYAMIRA, parmi bien d'autres.

 

Plus proche de nous ou plutôt plus près du FRODEBU, est fondé au Rwanda un mouvement aux allures d'un parti: UBU, (Umugambwe w'abakozi b'Uburundi). Un Parti des Travailleurs du Burundi, dont NDADAYE Melchior est l'idéologue et animateur, tandis que NTIBANTUNGANYA Sylvestre en est le chargé des questions extérieures. UBU sera renforcé en 1979 par de nouvelles structures pour ensuite survivre mais de façon latente.

 

Il est important de noter à ce stade que la majorité des membres de ces organisations vivaient à l'étranger, notamment en Belgique et au Rwanda, mais avaient toujours les yeux tournés vers le Burundi et y comptaient de nombreux relais et compagnons.

 

Le temps de la stratégie

 

Il y a lieu de se rappeler que l'aboutissement  des contacts parcimonieusement et stratégiquement gérés, des hésitations, des peurs de se mettre à l'action, se résume, dans la décision prise en mai 1986, de créer le FRONT POUR LA DEMOCRATIE AU BURUNDI: cela se passe au Congrès de Gitega.

 

Par la suite, une non moindre décision stratégique consistera, pour les démocrates d'un FRODEBU encore clandestin, à infiltrer le système UPRONA qui s'est couvert d'un masque multidécennal. Le 11 décembre 1987, des cadres hutu et Tutsi progressistes sont propulsés dans les hautes sphères de la direction du parti UPRONA, encore unique: NTIBANTUGA-NYA Sylvestre, NYANGOMA Léonard, KUBWIMANA Vincent, Didace RUDARAGI, Juvénal MANIRAMBONA..

 

La proposition élaborée par cette équipe qui visait à organiser un colloque sur les questions fondamentales du pays, liées notamment au problème de l'unité nationale, et que RUDA-RAGI se propose de piloter, est rejetée par le comité militaire pour le salut national que préside le Major BUYOYA qui semble améliorer les méthodes tout en continuant l'oeuvre d'une politique d'apartheid initiée par ses prédécesseurs MICOMBERO et BAGAZA.

Quand un mois après, BUYOYA présente son discours-programme à la nation, rien n'est dit sur cette épineuse question, qui constitue, somme toute, le moindre de ses soucis. N'a-t-il d'ailleurs pas proclamé, au lendemain de son putsch (20 septembre 1987 au quotidien français Le Monde), qu'il la considère comme épuisée?

 

Les catalyseurs

 

Le 20 mai 1988, un groupe de prêtres du diocèse de Bururi produisent un document qui met presque ouvertement le doigt sur les dangers de la discrimination dont le pouvoir s'est depuis longtemps rendu coupable. Le document sera classé séditieux par le pouvoir. Seulement trois mois plus tard, soit en août 1988, le cycle classique de provocation de la population par l'armée, suivie par le soulèvement de celle-ci et la répression sanglante et massive intervient: des affrontements interethniques entre Hutu et Tutsi, affrontements restés en mémoire sous le nom des deux communes du nord qui en ont été le principal théâtre (Ntega -province de Kirundo- et Marangara- en province de Ngozi) font rage durant cette saison sèche de 1988. La répression qui s'ensuit, orchestrée par l'armée sur la population, fera 5.000 morts, d'après la version officielle, et 25.000, selon d'autres sources indépendantes.

 

Sous la conjugaison des pressions insistantes, intérieures (notamment la lettre ouverte des intellectuels hutu)  et extérieures, ainsi que les injonctions de ses pairs qu'il rencontre durant ses sorties), BUYOYA met en place, le 4 octobre 1988, une Commission nationale chargée d'étudier la question de l'unité nationale. Ses travaux sont inaugurés le 6 octobre 1988.

 

Le temps du saupoudrage

 

Commence alors l'époque du grand saupoudrage et d'un équilibrage machiavélique de moitié-moitié dans les commissions politiques, où la formule presque institutionnalisée met un chef tutsi secondé par un sous-chef ou un adjoint hutu, de service devrait-on ajouter. Seul SIBO-MANA Adrien échappera à cette règle à la tête de ladite commission, du fait d'être premier ministre sans doute. Le gouvernement formé le 19 octobre 1988 sera savamment dosé du point de vue ethnique, comme si le recensement était fini et avait révélé des proportions égales entre Hutu et Tutsi (entendu que les Twa sont les oubliés de l'Histoire).

 

Durant le même mois d'octobre 1988, un certain Melchior NDADAYE, jusque-là connu des seuls compagnons d'exil et de lutte, qui lors d'une réunion dite de pacification à Gitega, ose parler de réajuster l'organisation politico-militaire du pays, est mis en geôle sur ordre du major (aujourd'hui lt-colonel) MAREGAREGE, alors Gouverneur de ladite province. BUYOYA ne l'élargira pas tout de suite. Et pour cause!

 

Avec l'emprisonnement de Melchior NDADA-YE et des signataires de la lettre ouverte du 22 août 1988, BUYOYA est loin d'incarner la "révolution gorbatchévienne" qu'une opinion mal informée ou courtisanne lui colle abusivement.

 

Le trompe-l'oeil

 

Par la suite commence le ballet récréatif des colloques. Les Hutu se défoulent dans ces "débats-colloques" de la commission de l'unité nationale. Le carcan d'une certaine unité séculaire mythique brandi dans tous les discours se fissure au grand jour.

 

La gestion du pays est sérieusement remise en question. La solution proposée presqu'en sourdine porte nom multipartisme compétitif. Mais MUKASI, BARARUNYERETSE, MAYUGI (actuel ou ex-dirigeants de l'UPRONA) y opposent un niet catégorique.

 

Presque deux ans de colloques et de réunions (les mauvaises langues ont nommé stériles bavardages et sport de l'unité!), ces déambulations auront pour terminus une charte de l'unité, contenue dans un texte rendu public fin 1990. Mais en réalité, l'on se rend vite compte que cette unité plane au-dessus du citoyen burundais dans une sorte de monde purement platonicien. Les premiers qui critiquent la fameuse charte sont d'ailleurs des Tutsi, comme Alphonse RUGA-MBARA, président de la toute récente ACPB (Association culturelle pour le Progrès au Burundi). Les autres velléités multipartistes de NTIBANTUNGANYA et autres NDADAYE, NYANGOMA, KARIBWAMI... et j'en passe des meilleurs, peuvent attendre.

 

Velléités démocratiques étouffées

 

BUYOYA n'en croit pas ses oreilles le 11 décembre 1990, lorsqu'une équipe de Hutu pousse les revendications plus loin, demandant clairement la tenue d'une conférence nationale, en lieu et place du congrès élargi du parti projeté pour les 27, 28 et 29 décembre 1990. Le débat national n'aura pas lieu, mais le congrès bien. Un véritable fiasco pour le pouvoir BUYOYA, obligé qu'il est d'assister impuissant à l'émergence des revendications multipartistes.

 

Pour juguler ces velléités, deux Hutu sont propulsés au front: MAYUGI, docile et corvéable à merci et NGEZE, toujours de mèche avec le pouvoir, notamment via la très tortionnaire Sûreté nationale.

 

A peine le congrès fini, KARIBWAMI Pontien signe en janvier 1991, pour le groupe phare du FRODEBU, une lettre ouverte au Président BUYOYA. La suite? Une fin de non-recevoir.

 

1991 commence avec des soubresauts dans la plaine de Bujumbura qui aboutiront vers novembre de la même année à un sacré ras-le-bol et une rébellion dans Bujumbura et aux environs. Toujours au début 1991, un IIIe congrès ordinaire de l'UPRONA, suivi par une nouvelle équipe gouvernementale sera organisé visiblement dans la hâte.

 

Il faudra attendre le 13 mars 1992 pour voir la promulgation d'une nouvelle constitution, issue du référendum populaire du 9 du même mois et proclamant le multipartisme intégral, interrompu depuis le 23 novembre 1966.

 

La démocratie ou rien

 

Le 15 avril 1992 sort une loi sur les partis dont l'agrément revient comme par hasard à NGEZE, récemment bombardé ministre de l'intérieur lors du remaniement ministériel.

 

Les événement se précipitent et le 3 mai 1992 se tiennent les assises solennelles de la constituante du FRODEBU; les statuts sortent à la même occasion.

 

Seulement le 25 mai 1992, sans doute pour mettre toute les chances de son côté, le FRODEBU est le premier parti à demander l'agrément, parmi les nouveaux, en dehors de l'UPRONA qui n'en fera qu'une formalité.  Ngeze tique, tergiverse, cherche la petite bête dans le texte du FRODEBU, lui reprochant de vouloir "KUZURA AKABOZE" (remuer le passé pourri) et de condamner les dirigeants tutsi, responsables des malheurs du passé!

 

Le 23 juillet 1992 l'agrément du parti est enfin accordé, suite à des pressions de tous ordres. Depuis le meeting du 9 août 1992, le FRODEBU sera tour à tour vilipendé et diabolisé (cf les 200 péchés que MAYUGI, jésuite défroqué, crée de toute pièce et les impute au FRODEBU. Il se refuserait sûrement à les absoudre s'il en avait eu les prérogatives sacerdotales). Ses membres emprisonnés, massacrés, ne fléchiront point et mettent ce parti au centre de la métamorphose irréversible que couronnera la victoire de 1993.

 

L'an 1993

 

L'an 1993,

plus qu'une année,

c'est une époque,

c'est le temps d'une histoire,

le temps de la révolution,

celle qui vous met

au soleil de la loi,

du droit

de la justice

de la liberté

Un peuple,

de Twa, de Tutsi et de Hutu

meurtri par des siècles d'asservissement

peuple assujetti par des siècles de domination multiforme

 

 

Juin 1993: La victoire

 

Unique depuis des siècles.

Deux dates à retenir: 1er  et 29 juin.

Elections présidentielles et législatives.

 

D'abord un 1er juin: après moult hésitations, la proclamation du verdict donne lieu au palmarès suivant:

 

Premier NDADAYE M: 65%;

second BUYOYA Pierre, 34%;

dernier, Pierre-Claver SENDEGEYA, 1%.

Ensuite, un certain 29 juin: 81 sièges à pourvoir;

FRODEBU: 65

UPRONA: 16

et 0 pour l'ensemble PRP, PP, RADDES.

Allez donc dire que les élections ont été ethniques!

 

Le reste est archi connu;

l'investiture du Président NDADAYE Melchior intervient le 10 juillet.

 

Il y eut 104 jours

 

            Trois petits mois correspondant à l’embellie économique ainsi qu’au ren-flouement des caisses l'État,

Des mesures rapides venues corriger certaines grandes erreurs du passé, telle la suspension de la zone franche,

 

            Mise en place d'une administration réorganisée.

 

            Première session du Parlement élu,

 

            Une amnistie qui libère des milliers de prisonniers,

 

            Un certain Bagaza rentre de son errance d'exilé, rendu personna non grata par le régime Buyoya,

 

            Quelques sorties présidentielles à l'extérieur du pays; en Belgique, à l'ONU, au sommet France-Afrique, etc. etc. etc.

 

Et il y eut 103 nuits

 

L'aube tarde encore à poindre.

Déjà: 6h00 du matin au 2 juin, alors que Buyoya vient d'accepter sans coup férir sa défaite électorale, des menaces à l'endroit de la commission électorale, notamment par le chef de cabinet de BUYOYA, le lieutenant colonel NINGABA (le fameux surnommé SININGI), grondent. Des remous de bruits de bottes se font de plus en plus vifs.

 

Fort heureusement, un certain lieutenant BIZURU ne sera pas suivi par la foule le 3 juin. Pas plus que les violentes manifestations des étudiants tutsi de l'université de Bujumbura, ainsi que de quelques élèves du secondaire: plus tard ils animeront les tueries des villes mortes, la purification ethnique de Bujumbura et les assassinats commis par les bandes armées tutsi Sans échecs un peu partout dans le pays.

 

Un autre coup d'État: une deuxième tentative contre le président non encore investi intervient le 18 juin 1993. BIZURU récidive en compagnie du lieutenant NDEREYIMANA, le sergent SIMBARE, tous de la garde de BUYOYA, du même BUYOYA. Personne ne sera inquiété.

 

Les 2-3 juillet 1993, un véritable putsch, un troisième, a lieu: le major NIBIZI et le capitaine RUKUNDIKIJE réussiront à  étouffer le coup dans l'oeuf. Ce sont les techniciens de l'ONATEL (Office National de Télécommunications) qui donneront les indices contraignant BUYOYA à faire arrêter son dévoué directeur de cabinet, qui a l'outrecuidance et l'arrogance d'arguer aux enquêteurs qu'il entend stopper le suffrage universel et le remplacer par les grands électeurs.

 

Octobre 1993

 

Le 21 du mois.

La veille, la nuit tombe sur le Burundi démocratique: les mêmes putschistes du 3 juillet et des tentatives de putsch antérieures sont à l'oeuvre.

 

NDADAYE Melchior n'est plus. Avec lui, moult dignitaires tombent: Pontien KARIBWAMI, président de l'Assemblée Nationale, Gilles BIMAZUBUTE, vice-président de l'A.N., Juvénal NDAYIKEZA, ministre de l'Intérieur, Richard NDIKUMWAMI, directeur général de la Documentation, Mme Eusébie NSHIMIRI-MANA (épouse de M. NTIBANTUNGANYA Sylvestre, alors ministre des Relations Extérieures et de la Coopération....).

 

Hutu et Tutsi s'entretuent et l'armée tutsi massacre tout ce qui est Hutu sur son passage. Des centaines de milliers de morts, centaines de milliers de réfugiés...

 

 

Mort, exil et désolation....!

 

Le Président NDADAYE est remplacé le 05 février 1994 par un de ses compagnons d'exil et de lutte politique qui déclare vouloir ramener la paix prioritairement et conduire le programme pour lequel le FRODEBU de NDADAYE a obtenu la confiance du peuple burundais.

 

6 avril 1994

 

72 jours plus tard, le Président NTARYAMIRA est assassiné à son tour. À ce jour pas plus les assassins de l'un que ceux de l'autre n'ont été appréhendés et jugés.

 

M. NTIBANTUGANYA, devenu Président ad intérim, le FRODEBU et les autres partis iront de tractations en tractations: Kajaga, Novotel, Kajaga. Le limogeage des dirigeants FRODEBU ou leur assassinat, la peur de mourir et le syndrome des villes-mortes et des putschs rampants, tout ce mic-mac accouchera de la Convention de gouvernement qui n'empêchera guère, que du contraire, que des dizaines de milliers d'innocents continuent de tomber. La Convention de gouvernement instituée, en violation flagrante de la Constitution, un régime partitocratique qui n'était rien d'autre qu'un subtil partage de postes politiques et administratifs et... au revoir la démocratie!

 

Le jeu des postes politiques

 

Un premier Premier ministre "conventionnel" du 10 septembre 1994, M. Anatole KANYEN-KIKO, Tutsi du Nord - munyaruguru, comme l'indiquerait la traduction du nom générique qui désigne les Tutsi autres que hima "banyaruguru/ceux d'en haut/" - a vite été évincé par plus dur, plus criminel que lui, en février 1995. Ce limogeage d’un Premier ministre par la rue intervient après la paralysie politique commencée par un catégorique refus de la part de "l'opposition" tutsi que Jean MINANI soit maintenu à la présidence de l'Assemblée Nationale qui l’avait élu.

 

Remplacer le Premier ministre KANYENKIKO, timoré dans ses méthodes de mise à mort par un autre, NDUWAYO, plus aguerri, qui vous promet la guerre en guise de cadeau de nouvel an 1996 et débloque 5 milliards en avril 1996 pour armer une partie de la population contre une autre, en l'occurrence les Tutsi contre les Hutu, tout cela n'y change rien, ne ramène pas la paix; que du contraire.

 

Le peuple se débrouille pour se défendre

 

Face à son drame, le peuple meurtri, abandonné s'organise pour se défendre. La figure de prou sera un des premiers compagnons de NDADA-YE Melchior, M. NYANGOMA Léonard, à la tête du Conseil National pour la Défense de la Démocratie, le CNDD, avec pour bras armé les FDD (Forces de Défense de la Démocratie).

 

A ce jour, combien de militaires « gouvernementaux » sont-ils déjà tombés sous les assauts des FDD? Combien de ces derniers ont-ils laissé la tête sur l'autel de la démocratie? Top secret défense: le chroniqueur ne sait!

 

Ce qu'il sait mieux, par contre, c'est qu'il y a des milliers de civils qui tombent lors des répressions sanglantes menées par l'armée ou sous "les balles volontairement perdues" ou à cause des bavures savamment organisées!

 

Lorsqu'en mai 1996, la France se retire du Burundi (coopération militaire), les uns refusent d'y voir un simple fait anodin, car il s’agit bien d’un refus de continuer à cautionner les exactions d'une armée en pleine déconfiture.

 

Au début juin 1996, le nombre de morts dépasse les 150.000, d'après les chiffres d'Amnesty International; de là 17 représentants du peuple ont été tués. De là plus de 150 intellectuels et hauts cadres de l'État ont été assassinés...

 

Nommer et remplacer les observateurs et envoyés spéciaux de l'ONU et de l'OUA, installer des missions d'Observation au Burundi (MIOB, par exemple), nommer des ambassadeurs particuliers (Etats-Unis, Belgique et Union Européenne), va et vient d'émissaires spéciaux (Union Européenne, Etats-Unis , France, Belgique, Allemagne, Hollande...), multiplication de conférences, sommets et pourparlers au Zaïre, au Caire, à Tunis, à Kampala, à Mwanza et à Arusha, médiation de Jimmy CARTER, Tumani TOURE, NYERERE... rien a encore ramené la paix et la sécurité dans le pays. Rien!

 

Des Hutu et des Twa errant

ça et là dans les marais et sur les routes de l'exil,

Des Tutsi entassés et délibérément gardés comme monnaie d'échange

sous des bâches de fortune,

Tous pourchassés et massacrés sans défense

Pris en otage par une armée de massacreurs

et ses sbires civils restés impunis depuis des décennies,

voilà platement les faits.

 

Des observateurs étrangers n'hésitent pas à affirmer qu'il est de plus en plus aisé de voir que rien ne viendra à bout de la détermination du peuple burundais à se libérer du joug de la domination, car "la révolution est en marche et rien ne l'arrêtera".

 

Conclusion  et  perspectives

 

Mesdames,

Messieurs,

Chers amis du peuple burundais,

 

Vous venez de suivre un récit qui peut vous avoir paru assez long mais certainement trop succinct pour rendre compte de manière satisfaisante de toute la tragédie de notre peuple depuis son indépendance.

 

La question qui se pose à présent est de savoir s'il faut en rester là, c'est-à-dire se contenter de pleurer les morts, se taire et se croiser les bras. Certes non!. Car nous avons affaire à des actes inhumains que l'humanité toute entière devrait dénoncer et condamner. Ni l'indifférence, ni la passivité, encore moins la complicité ne peuvent se justifier vis-à-vis de la souffrance inouïe à laquelle les dirigeants burundais ont soumis et continuent de soumettre le peuple burundais.

 

Lorsque des drames se déroulent loin de chez nous, nous avons tendance à y rester insensibles, à nous émouvoir un moment avant de les oublier

carrément ou alors à nous accoutumer à l'horreur. Nous avons certes tort d'adopter de telles attitudes. Décider sans sourciller de rester insensible à la souffrance, c'est presque participer aux massacres, et surtout, c'est se tuer soi-même, car on en devient moins homme. Le devoir de solidarité active est un devoir pour l'humanité entière vis-à-vis des peuples en danger, et le peuple burundais se trouve dans ce cas. Je dis bien le peuple burundais car, et j'insiste pour que certains ne s'y trompent pas, les militaires et les milices tutsi qui exécutent le plan de génocide des Bahutu et des Batwa ne sont pas en train de défendre les Batutsi, mais bien leurs privilèges propres.

 

Le but premier de cette journée burundaise était de vous informer en vue de provoquer en vous une conscience plus aiguë de la nécessité d'agir.

 

 

En résumé, que faut-il savoir et dire autour de vous?

 

            - Qu'en 34 ans d'indépendance, les victimes innocentes de la violence au Burundi dépassent les 700.000 personnes et que plus récemment, mais déjà depuis bientôt 3 ans, la violence sanglante s'est installée de manière quasi-chronique;

 

            - Que cette violence emporte des enfants, des femmes, des personnes âgées, des jeunes et qu'elle est en train de décimer systématiquement le peuple burundais;

 

            - Que le pouvoir constitue la source principale de la violence depuis 1961. Les dirigeants burundais issus de l'ethnie minoritaire tutsi ont pratiqué une politique d'exclusion pire que celle de l'apartheid en Afrique du Sud. Cette exclusion dans le gouvernement, l'armée, la justice, l'éducation et l'emploi s'est accompagnée d'une dictature féroce, de terrorisme, d'emprisonnements et d'injustices de toute sorte, mais surtout de massacres systématiques et cycliques de populations d'ethnie hutu.

 

            - Que, contrairement à l'apartheid en Afrique du Sud, l'exclusion y était sournoise et les massacres couverts d'un mensonge odieux consistant à présenter les victimes comme des agresseurs et à justifier ainsi la violence agressive.

 

Aujourd'hui encore, les dirigeants burundais sont criminogènes. N'est-ce pas le premier ministre NDUWAYO et l'état-major de l'armée qui refusent d'engager de véritables négociations en vue de ramener la paix dans le pays, alors qu'ils savent bien que seule la voie négociée est susceptible de ramener la paix dans ce pays?

 

            - Qu'enfin l'impunité est violence et constitue une autre source de violence. Depuis 1962 en effet les dirigeants qui ont organisé les crimes les plus odieux et dont la liste ne cesse de s'allonger sont restés impunis et sont toujours à l'oeuvre aujourd'hui.

 

Que peut-on faire? Que faut-il faire?

 

1. Neutraliser les criminels militaires et civils par une action militaire musclée, à l'exemple de celle qui a eu lieu à Haïti. Il faut notamment traduire et juger les criminels coupables de génocide, de crimes contre l'humanité et de crimes d'Etat devant des magistrats internationaux. Les magistrats burundais ne peuvent pas être parties et juges. Nous accusons les magistrats burundais de complicité des crimes abominables et de déni de justice. Les preuves sont là, accablantes: quoique connus, les dirigeants criminels qui ont conçu, dirigé et exécuté les plans d'élimination physique ou intellectuelle n'ont jamais été traduits en justice; certains magistrats ont même participé à ces massacres.

 

2. Mettre sur pied des forces de sécurité nationales, encadrées par une force internationale neutre pendant une période de transition. Le peuple burundais n'a que faire de cette armée qui le massacre depuis plus de 30 ans. Il veut des forces de sécurité à même de le protéger et qui pour ce faire ne seront pas sélectionnées sur base ethnique, clanique ou régionale ou sur base de toute autre minorité au détriment de la majorité.

Si l'intervention militaire qu'on annonce ne vise pas cet objectif en plus de la protection de la population civile nous disons qu'elle est nocive et préjudiciable à l'intérêt du peuple burundais. Tous ceux qui soutiennent l'armée burundaise sont des ennemis de notre peuple que cette dernière massacre depuis plus de trente ans.

 

3. Restaurer la démocratie et l'Etat de droit sur base de la Constitution burundaise votée par référendum et promulguée en mars 1992 et des élections présidentielles et législatives de juin 1993. Au besoin, la Constitution pourra être amendée par l'Assemblée Nationale en respectant la liberté de cette institution.

 

Le peuple burundais n'a que faire des dirigeants autoproclamés, putschistes, comploteurs ou criminels. Il veut des dirigeants élus par lui. Nous n'avons pas d'autre choix que l'Etat de droit et la démocratie pour protéger tant les minorités que la majorité. Tout autre choix ne peut que générer la violence due à la frustration.

Nous avons suffisamment entendu de mensonges, de déclarations de bonnes intentions. Nous avons assez vu de ballets diplomatiques, d'observateurs de l'ONU ou de l'OUA, de rencontres stériles.

 

Sauver le peuple burundais, c'est l'aider à se débarrasser de son armée et de sa magistrature, ainsi que des dirigeants criminels.

 

Une guerre de résistance est née au sein du peuple burundais. Nous affirmons que l'armée burundaise est la cause de la naissance des combattants pour la liberté. Pour les Burundais patriotes, il était grand temps que le peuple prenne les armes pour défendre sa démocratie, pacifiquement conquise en juin 1993, contre l'armée criminelle et putschiste.

 

Je le dis sans hésiter: les combattants burundais pour la liberté et la démocratie ne sont pas plus condamnables que les résistants européens face aux nazis hitlériens et à la montée du fascisme envahissant.

 

Le Burundi se trouve actuellement dans une situation de guerre entre des occupants et des résistants:

 

            - d'une part, une armée et des milices qui prétendent oeuvrer au profit de l'ethnie minoritaire tutsi collaborent avec des dirigeants sans scrupules soucieux de préserver le pouvoir et les privilèges indûment acquis, alors que le peuple les a désavoués par la voie des urnes en juin 1993;

            - d'autre part des combattants issus du peuple et de ses élus qui, suite au putsch sanglant d'octobre 1993, ont décidé de prendre les armes et d'affronter l'armée coupable d'avoir décapité l'Etat démocratique.

 

A côté de ces deux forces, des milices plus ou moins téléguidées ou indépendantes sont nées et se livrent à des tueries, des pillages, des incendies ou des destructions de biens.

Assez de mensonges donc. Ce qui se passe dans ce pays est certes complexe, mais les acteurs et les enjeux sont clairement identifiables et ne peuvent être décrits par les concepts réducteurs de confrontation entre deux ethnies ou d'extrémismes.

Qu'il soit extrémiste ou pas, quelqu'un qui tue est un assassin et doit être jugé comme tel.

 

Il suffirait d'arrêter les criminels au Burundi et le pays aurait la paix.

La communauté internationale a le devoir de nous aider à neutraliser ces criminels au lieu de se donner bonne conscience par des déclarations d'intentions, jamais passées dans les actes.

 

Je vous remercie

 



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