AGnews

                                       

      

MASSACRE DE REFUGIEES RWANDAIS
 AU BURUNDI

 

Par Dr Benoît NEMERY, 
professeur à la Faculté de Médecine 
de l'Université Catholique de Leuven (K.U.Leuven)

 

DIALOGUE N' 180 Janvier - Février 1995


Les problèmes du Rwanda et du Burundi sont de plus en plus imbriqués les uns dans les autres. L'enquête menée par "Physicians for Human Rights " (dont le rapport final n'est pas encore publié) en montre un des aspects très ponctuel et très particulier. C'est aussi son intérêt...


INDEX

 

I ) INTRODUCTION 

II)LE MASSACRE DE KIRI-BUGABIRA

III) LES DIFFICULTES D'UNE ENQUETE

IV) CONCLUSIONS

V) SUITE DES EVENEMENTS

NOTES

 


I ) INTRODUCTION 

 


Au cours du mois de Juillet 1994, l'organisation "Physicians for Human Rights"' envoya une mission, dite de surveillance précoce ("early warning surveillance"), dans le but d'évaluer les droits de l'homme et la situation humanitaire au Burundi et de contribuer aux efforts de prévention d'une répétition du drame rwandais. Cette Mission s'est déroulée du 14 juillet au 4 août 1994 et la délégation était composée des médecins Benoît Nemery (Belgique), Rosa Njee Befidi-Mengue (Cameroun) et Anna Cirera Viladot (Espagne), ainsi que «une experte en problèmes de réfugiés, Mine Susan Walker (Etats-Unis).

Au cours de cette mission, nous avons rencontré de nombreuses personnalités du monde politique et civil, ainsi que des responsables et membres d'organisations internationales et non-gouvernementales. Afin de "prendre le pouls", dans la mesure du possible, de la population nous avons également effectué une enquête sanitaire, tant dans certains quartiers de la capitale qu'à l'intérieur du pays. Parmi les questions posées (avec l'aide d'interprètes) à des femmes ayant de jeunes enfants, nous avions inclus des questions relatives aux droits de l'homme (entre autres l'accès aux hôpitaux et aux Centres de santé). Un rapport circonstancié de cette mission est en vole de publication.

Dans cet article, nous rapportons un aspect particulier de notre mission illustrant, d'une part, l'enchevêtrement des conflits ethniques du Rwanda et du Burundi et, d'autre part, les déficiences du système judiciaire du Burundi.

Le 25 Juillet 1994, nous rencontrons le gouverneur de la province de Kirundo, M. Philippe Njoni. Ce gouverneur, un des rares Hutu de l'opposition, Jouit d'un grand crédit auprès de tous, car il est parvenu à rétablir une paix relative dans sa province, malgré des circonstances fort difficiles: son prédécesseur fut assassiné lors des événements d'octobre 1993. A la fin de l'entretien, il nous demande d'aller visiter le site d'une fosse commune découverte récemment sur la colline de Foko, commune de Bugabira, limitrophe du Rwanda. Cette fosse se trouve sur la parcelle d'un "rapatrié" hutu, qui craint d'être accusé du massacre, d'autant plus qu'il est soupçonné &avoir participé aux tueries de Tutsi en octobre 1993.

 

Conduits par l'administrateur communal et sous escorte militaire, nous nous rendons sur les lieux en compagnie d'un délégué du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR). A quelques dizaines de mètres de la piste, au milieu d'une bananeraie, nous trouvons un léger renfoncement de terre sans végétation, et surtout une odeur intolérable et des mouches. En y regardant de plus près, on découvre, dépassant de la terre, un coude, des restes de vêtements, un pied, une chaussure, deux cages thoraciques partiellement déchiquetées. "Les chiens..." nous expliquent les quelques paysans apeurés qui rapidement ont surgi d'on ne sait où, car toutes les habitations des environs ont été détruites. Le rapatrié, manifestement terrorisé, nous fait le récit de sa découverte trois semaines plus tôt ; il nous montre des traces de véhicules, encore visibles. On ne nous empêche pas de photographier.

La fosse fait quatorze mètres sur quatre : elle doit contenir plusieurs dizaines de cadavres, peut-être quarante, ou deux fois plus ou trois fois plus, selon le nombre de "couches". L'état des corps indique que le massacre n'a vraisemblablement pas eu lieu en octobre 1993, mais quelques semaines avant notre visite seulement.

 

 


II) LE MASSACRE DE KIRI-BUGABIRA




Comme il n'y a pas eu dans les environs de massacres récents, on nous assure que le charnier contient vrai semblablement les corps de réfugiés hutu rwandais disparus le 11 juin 1994 sur une colline voisine, à Kiri. Ce jour-là, un groupe d'à peu près 500 Rwandais avaient traversé la frontière, fuyant l'avancée du FPR ; le soir, des civils, accompagnés d'hommes en uniforme de l'armée burundaise, viennent chercher tous les hommes, jeunes et adultes, afin de préparer un autre site de campement

une camionnette emmènera ainsi trois fournées de plusieurs dizaines d'hommes, qui se font tous massacrer non loin de là, à Mamfu. "Les militaires les faisaient descendre et les livraient aux autres qui les tuaient avec des machettes ; ils étaient trois pour un homme fort, deux pour un homme faible" nous racontera plus tard le seul rescapé ayant assisté au massacre.

Le lendemain, les délégués du HCR venus pour transférer les nouveaux réfugiés vers le camp de Rukuramigabo ne trouvent que des femmes et leurs enfants ; la liste (incomplète) des disparus comporte 96 noms, de simples paysans venus d'une région frontalière n'ayant pas connu de tueries. Le Procureur de Kirundo nous confirmera qu'il ne s'agissait pas de militaires rwandais ou de tristement célèbres Interahamwe (2) . Le site du massacre est examiné par le HCR, le 13 juin, en compagnie des plus hautes autorités civiles et militaires : sentiers d'herbes piétinées, 23 zones tachées de sang, deux tombes superficielles, un corps "oublié". Une enquête est ouverte , le témoin et deux autres rescapés sont emmenés à Bujumbura, où ils resteront sous la protection du HCR.

Bien que d'autres massacres de réfugiés rwandais se soient encore produits au Burundi au cours des semaines suivantes (3), ce massacre de Kiri est par son ampleur un des plus graves incidents du genre, non seulement pour la région, mais même dans les annales du HCR.

 

 



III) LES DIFFICULTES DUNE ENQUETE


Suite à la découverte du charnier de Foko, le délégué du HCR Bujumbura, M. Shelly Pitterman, demande par écrit au ministre de la Justice de "prendre les mesures nécessaires et rapides visant à l'identification des cadavres" afin de vérifier l'hypothèse que la fosse contient effectivement les corps de réfugiés disparus. Dans sa lettre, il indique que la délégation de Physicians for Human Rights (PHR) offre d'effectuer une exhumation dans le but d'établir le nombre exact de cadavres, de les identifier et d'évaluer les causes de décès, suivant en cela es recommandations des Nations Unies(4). Le Ministre, ainsi que le Procureur général de la République, M. Jean-Bosco Butasi, marquent finalement leur accord pour que nous procédions à une exhumation. Celle-ci est préparée avec le concours de Maître Mahamat Hassan Abakar, juriste tchadien, membre d'une délégation d'Amnesty International au Burundi et qui a déjà présidé à des exhumations de charniers dans son pays .

Le 1er août, tout est prêt pour l'opération : pelles et pioches, tabliers, masques et gants, fiches d'autopsie sommaires, linceuls ; de la main d'œuvre a été recrutée, à un prix élevé, auprès des Twa locaux, seuls susceptibles d'accepter ce genre de besogne, puisque "les mœurs et traditions burundaises n'autorisent pas de déterrer les morts". Ce dernier argument avait d'ailleurs été avancé à plusieurs reprises, entre autres par le Procureur général, pour s'opposer à l'idée même d'une exhumation. Il sera d'ailleurs encore invoqué pour finalement l'interdire.

En effet, après des concertations au camp rnilitaire, le Gouverneur nous convoque à une réunion à laquelle assistent d'une part le Procureur de la République et des militaires haut-gradés, commandants de régions ou de district, et d'autre part la délégation de PHR et d'Amnesty International, des représentants du HCR et deux observateurs de la MIOB (5). Au  cours de cette réunion, le Gouverneur nous communique qu'il ne peut autoriser une exhumation de la fosse commune de Foko. La raison principale du refus est le risque d'atteinte à l'ordre public. Le gouverneur explique que "la population" ne comprendrait pas qu'on accorde une telle attention à une certaine catégorie de victimes, alors qu'il existe de nombreux autres charniers et des latrines remplies de cadavres dans tout le pays -1 des actes de vengeance et une résurgence de la violence ethnique sont à craindre. Le Gouverneur ne s'oppose pas à l'exécution de l'enquête, mais dans la situation actuelle une exhumation serait inopportune. La proposition d'un examen même partiel de la fosse n'est pas retenue, car, d'après un des militaires, "cela aurait le même effet qu'une exhumation".

En fin de compte, seule une nouvelle visite de la fosse fut effectuée en compagnie des officiels et dune délégation de personnalités internationales, préalablement nuises au courant de l'opération. Cette délégation comprend l'ambassadeur des États-Unis, M. Robert Kreuger, et un représentant de M. Ould Abdallah, le Représentant Spécial du Secrétaire Général de l'ONU.

Dès notre arrivée nous remarquons que la fosse a été incendiée quelques heures auparavant, vraisemblablement après en avoir aspergé la surface avec de l'essence. Cela n'empêche toutefois pas de constater encore une fois l'évidence, même si l'odeur et les mouches ont disparu. Avec vigueur l'ambassadeur des États-Unis exprime son étonnement face au refus des autorités de procéder aux devoirs élémentaires d'une enquête criminelle. L'argument de la précaire pacification dans la région ne le convainc pas These people have been truly pacified ! Ces hommes ont été vraiment pacifiés - refroidis !) s'exclame-t-il en indiquant la fosse.

 

 

 

 


IV) CONCLUSIONS

 



Cette histoire illustre le difficile fonctionnement de la justice au Burundi. L'appareil judiciaire y est quasi totalement aux mains de la minorité tutsi et il ne peut ou ne veut poursuivre les auteurs de forfaits commis par des Tutsi ou impliquant des militaires. Il est frappant que c'est le Procureur qui a exprimé le plus de réticences et invoqué les risques de perturbation de l'ordre public, alors que sa position aurait dû le pousser à faire progresser l'enquête. En effet, comment peut-on espérer juger et condamner correctement des suspects si on ne connaiît même pas le nombre exact de victimes et si on n'a pas la preuve de leur décès ? Il est également troublant de constater que des militaires, qui se targuent de garantir l'ordre, plient sous la menace de représailles d'éléments extrémistes de la population. Auraient-ils avantage à ce que la vérité reste inconnue ?

Ce qui suit est un extrait de notre lettre du 3 août 1994 au Président intérimaire, M. Sylvestre Ntibantunganya: "Tout en respectant la décision des autorités locales, nous déplorons vivement le refus, manifestement sous la pression d'éléments extrémistes dans la population ou parmi les autorités, de permettre à une organisation de défense des droits de l'homme d'offrir une assistance technique pour la recherche de la vérité sur un massacre perpétré sur des réfugiés. En tant que médecins, nous sommes bien sûr sensibles aux risques d'effets secondaires néfastes de nos actions thérapeutiques, mais en l'occurrence nous pensons qu'une occasion a été perdue de montrer à la population burundaise et à la communauté internationale qu'une enquête criminelle sérieuse peut être menée au Burundi. Nous sommes également conscients du fait de ce que le pays contient, hélas, de nombreuses autres fosses communes et sépultures indignes, mais cela ne constitue pas une raison pour ne pas agir énergiquement dans des cas exemplaires".

 

 

 

V) SUITE DES EVENEMENTS


L'affaire de la fosse commune de Foko et le refus d'exhumation firent pas mal de bruit tant sur place, qu'à Bujumbura et dans les média internationaux. Au-delà du cas particulier, cet exemple reflète la fragilité de la situation au Burundi et les déficiences de son système judiciaire.

Le 13 août 1994, un employé du HCR à Kirundo, M. Jose Lopez Herrera, fut tué lors d'une fusillade devant son domicile alors qu'il accueillait l'administrateur communal (hutu) de Kirundo et &autres personnes. Selon une version, c'est l'administrateur qui était visé ; selon l'autre, il aurait ainsi payé pour avoir pris une part active dans la protection des rescapés du massacre de Kiri (6).

Aux dernières nouvelles, l'enquête sur le massacre de Kiri n'a pas encore progressé de manière significative...

 

 

 

NOTES

 


1. Physicians for Human Rights, organisation non-gouvernementale basée à Boston (100 Boylston Street, Suite 702, Boston, MA 02116), a à son actif de nombreuses missions et rapports (entre autres en Géorgie soviétique, au Koweït, en Somalie, à Haïti,...) concernant les droits de l'homme, en particulier l'impact de leur violation sur la santé des populations et des individus.

2. Il est à noter que les agences de presse et la presse internationale (International Herald Tribune, 15 juin 1994 ; Le Monde, 16 juin 1994 ; Le Soir, 15 juin 1994), ont rapporté le massacre en indiquant que les victimes étaient des réfugiés tutsi et les tueurs des miliciens hutu venus du Rwanda. Quant à La Libre Belgique du 15 juin 1994, elle rapporte qu'une centaine de réfugiés hutu ont été attaqués par des réfugiés tutsi qui auraient reconnu des tueurs parmi les nouveaux venus et que six cadavres ont été retrouvés, mais que le reste du groupe hutu se serait égaillé dans les marais avoisinants.

3. Par exemple, 31 Hutu enlevés et disparus à Cendajuru (Kayanza) le 13 juillet et 46 tués à la grenade dans une chapelle à Kabarore (Ngozi) le 16 juillet 1994. (Le Monde, 22 juillet 1994)

4. "Manuel sur la prévention des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires et les moyens d'enquête sur ces exécutions" publié par les Nations Unies (New York, 1991, ISBN 92-1-230192-4).

5. La MIOB est une force d'une trentaine d'observateurs militaires de l'OUA déployés au Burundi depuis la mi-juillet 1994.

6. Voir Libération du 15 août 1994 et Le Monde des 16 et 17 août 1994. (Dans ce dernier article, la version des fait s'est à nouveau peu correcte).

 

 

@AGNews 2002