INTERVIEW DE JEAN MARIE NGENDAHAYO

Par Gratien Rukindikiza

Burundi News

Jean Marie Ngendahayo a été le ministre de l’information du Président Ndadaye en 1993 et ministre des affaires étrangères du Président Ntibantunganya. Depuis le coup d’Etat de Buyoya, il s’est réfugié en Afrique du sud jusqu’au mois de mai 2002. Il a quitté l’Afrique du Sud pour un pays africain. Il est actuellement membre du CNDD-FDD, tendance Pierre Nkurunziza.

Il a accepté de répondre à nos questions.

Burundi News: Que représente le CNDD-FDD Ndayikengurukiye sur le terrain actuellement?

Jean-Marie Ngendahayo: L'éviction de Jean-Bosco à la tête du mouvement a d'une part été évitée pendant plusieurs mois durant. La direction du mouvement a tout fait pour le conseiller afin d'éviter de se trouver dans la même situation identique que son prédécesseur. C'est-à-dire un chef coupé du terrain dont certains lieutenants essaient d'exploiter l'absence et les atermoiements dans les décisions importantes pour transformer le mouvement en une organisation à leur propre dévotion. L'évènement majeur qui est venu précipiter les choses fut l'assassinat d'un des meilleurs officiers FDD par des combattants sous les ordres d'un autre officier FDD. Tout le monde s'est mobilisé autour de Jean-Bosco pour lui demander de faire une enquête et punir le cas échéant celui ou ceux qui seraient derrière ce forfait. Malgré les multiples conseils, réunions en Afrique et en Europe, etc… Jean-Bosco s'est totalement entêté à vouloir camper sur un statu quo plus que suspect. Cela a fini par nous démontrer qu'il était lui-même de la partie et que cet assassinat servait ses intérêts. Nous ne pouvions prétendre combattre l'arbitraire et la tyrannie et la laisser fleurir en notre sein.

Tout ceci pour vous dire que l'éviction de Jean-Bosco a été étudiée et mise à exécution par la direction du mouvement en connaissance de cause. C'est pourquoi il ne pouvait lui rester de pouvoir ni politique ni militaire ou que ce soit. Les seules personnes qui lui restent sont celles-là même qui forment sa délégation dans les discussions en Afrique du Sud. Par ailleurs, il y a des pays amis à l'armée putschiste qui aujourd'hui le montent en épingle pour en faire une réelle tendance politique. Ils le font parce que justement conscients de sa faiblesse et voulant ainsi par contraste montrer que lui est une tendance modérée alors que celle de Nkurunziza est une tendance plutôt extrême qui a opté pour une solution armée au détriment d'une solution politique devant compléter ce qui s'est fait à Arusha.

Jean-Bosco n'existe pas politiquement, à moins que certaines puissances décident de le créer et d'en faire un pantin pour servir leurs intérêts.

BN. Qu'est-ce qui empêche le CNDD-FDD Nkurunziza de signer un accord ou négocier avec Buyoya?

JMN : Pour le moment le blocage provient du fait que Bujumbura refuse d'envoyer en négociation avec le CNDD-FDD de Nkurunziza soit l'armée elle-même ou tout au moins des personnes qui la représentent dûment. Pourquoi cette exigence de la part du CNDD-FDD? Parce que la cause de la crise burundaise n'est ni institutionnelle ni politique. Elle est due uniquement à l'assassinat de la démocratie une nuit du 20 au 21 Octobre 1993 lorsque l'armée est sortie de ses casernes et qu'elle n'y ait plus retourné depuis lors. C'est donc à elle et à elle seule de dire pourquoi elle a perpétré cet acte ignominieux et quels sont, selon elle, les remèdes adéquats à apporter pour qu'elle soit aussi satisfaite en démocratie.

Il y a par conséquent trois scenarios possibles pour régler cette question épineuse:

a) l'armée peut envoyer auprès de Mandela les dix officiers supérieurs qui ont été le voir à la veille des conclusions des accords d'Arusha et qui ont imposé Buyoya comme président de la transition. Ces "Top Ten", ainsi que Mandela les nomme, pourraient d'abord donner une garantie écrite qu'ils ne vont plus imposer quoique ce soit en dehors de ce qui est négocié en bonne et due forme politiquement. Ensuite, il leur sera demandé d'exprimer clairement les raisons qui ont poussé l'armée à décapiter les institutions démocratiques naissantes au Burundi en Octobre 1993;

b) l'armée peut déclarer que la délégation qui est envoyée en négociation avec le CNDD-FDD les représente valablement et peut répondre de ses actes dans l'histoire;

c) la délégation en négociation, qui prétend représenter toutes les institutions de l'Etat, devrait alors préciser qu'elle assume entièrement l'histoire de son armée et toutes ses turpitudes afin qu'elle puisse répondre de ses actes face à l'histoire. Sinon, il serait difficile de comprendre comment certains membres de l'actuel gouvernement pourraient prétendre diriger et représenter une armée qu'ils avaient fuit durant des années et face à laquelle ils ont exigé d'être protégés par des unités étrangères pour regagner le pays et y travailler comme grands commis de l'Etat!

En conclusion, il ne s'agit pas de refuser ou non de négocier avec Buyoya mais il est crucial aux yeux du CNDD-FDD de déraciner les racines du mal en négociant avec les véritables auteurs de la crise pour que si une solution est trouvée, qu’ elle soit vraiment satisfaisante et non ces innombrables rafistolages que nous avons observés avec Kajaga, la Convention de Gouvernement, le Partenariat Intérieur et autre Arusha…

BN : Est-ce que vous êtes prêts à diriger avec les assassins de Ndadaye dans la transition?

JMN : Je pense que le plus important est de d'abord diagnostiquer convenablement la vraie cause de la crise burundaise et ensuite y apporter une solution. Pour nous la cause de cette crise, c'est la rébellion de l'armée. Il faut donc résoudre cette question de l'armée par une transformation de ces corps de défense et de sécurité afin qu'ils soient définitivement au service des institutions de l'Etat et non l'inverse. C'est dans le cadre de cette transformation de ces services de l'Etat que cette question peut surgir subsidiairement. Il n'appartient à personne pour l'heure de désigner l'assassin du président élu, il faudra des enquêtes neutres et professionnelles pour cela. De plus, le plus urgent est moins le procès des assassins de Ndadaye que de juguler toute possibilité future d'une ré-édition d'un assassinat similaire…

Enfin, je pense qu'il n'est pas question de savoir si nous (si du moins par le "vous" de votre question vous sous-entendez la direction du CNDD-FDD) dirigerons ou non le pays avec ou sans les assassins d'aucune sorte. L'important est que, par des négociations nous aboutissions à des accords qui rétablissent la dignité du peuple burundais. C'est-à-dire, entre autre, son droit à se choisir les autorités qui le dirigent en toute indépendance. Il n'est pas dit par conséquent que le choix soit porté sur le CNDD-FDD d'autant que ce mouvement n'est pas encore un parti politique aujourd'hui.

BN: Aurais-tu des informations à propos de la participation de certains membres du Frodebu dans le complot contre Ndadaye?

JMN: Je pense sincèrement que ce n'est pas le moment d'ergoter sur un sujet aussi délicat de notre histoire récente. Je pense que chaque chose sera visitée en son temps; le plus urgent aujourd'hui me semble-t-il est d'arrêter la guerre pour que nous jouissions tous d'une paix qui engendre la concorde nationale, la justice, l'égalité des chances et le développement. Dans ce processus, c'est sûr qu'il faudra revenir un moment ou un autre sur les responsabilités des personnes et/ou des organisations face à la lutte pour la démocratie.