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Fabien
Cishahayo,
Editorialiste
pour ABARUNDI.ORG
« Un fruit ne tombe que quand il est mûr.
Mais devant les tempêtes et les ouragans de l’histoire, mûr ou pas mûr, il
tombe quand même », Frantz
Fanon.
MONTRÉAL (Canada), le 17 Décembre 2003,
(ABARUNDI.ORG). -Devant le changement intervenu au Burundi depuis le 23
Novembre et qui, nous osons l’espérer,
ne sera pas comme les autres, c’est-à-dire un changement d’équipe dirigeante
dans la continuité de la négation du droit, nombreux sont ceux qui se sont
interrogés pour savoir comment et pourquoi abarundi.org n’a pas consacré un
édito bien senti à l’événement. Il fallait en effet joindre sa voix au concert
pour saluer cet accomplissement politique et diplomatique. Ne boudons donc pas
notre plaisir et saluons bien bas ceux qui, aussi bien dans les coulisses comme sous le feux des
projecteurs des médias nationaux et internationaux, ont permis ce pas de plus
dans la longue marche du peuple burundais vers la réconciliation.
Devant un tel événement, cependant, le citoyen
burundais est constamment mis en demeure d’afficher son optimisme. Étant de
nature philosophe, je m’empresse d’afficher mes couleurs. Un sage disait qu’il
faut toujours être pessimiste, car les pessimistes ne sont jamais déçus. Comme
lui, je préfère être un pessimiste, agréablement surpris et qui rit plutôt
qu’un optimiste, désagréablement surpris et
qui pleure. Ce qui ne m’empêche nullement d’investir, de m’investir,
dans la vaste conspiration pour la paix qui, si le miracle actuel n’est pas un
mirage de plus, risque de déplacer les montagnes de haine dans notre petit
pays.
Entre le pessimisme et l’optimisme, il y a, il
me semble, de la place pour une attitude de réalisme, de lucidité critique.
Entre l’optimisme béat, benoît, qu’affichent certains de mes compatriotes, dont
les partisans de la première heure, mais aussi les nombreux courtisans, ceux de
la onzième heure, facilement reconnaissables à leur zèle et à la souplesse
infinie de leur colonne vertébrale, j’opte résolument pour un questionnement,
devant la tâche qui reste à accomplir pour libérer le Burundi de ses démons.
Oh! Loin de moi l’idée de remplacer les points d’exclamation qui bruissent dans
la tête de mes compatriotes par des points d’interrogation. Je ne veux pas
avoir l’air d’un empêcheur de festoyer en rond. Mais il me semble que nous
devons regarder courageusement la tâche qui reste à accomplir pour réconcilier
définitivement le peuple burundais avec lui-même. Car si le système est blessé,
il est loin d’être mort; si certains le croient mort, il faut s’empresser de
leur rappeler qu’il est loin d’être enterré… Regardons donc le sillon déjà
creusé et la gerbe déjà ficelée avec une fierté légitime, mais sans tomber dans
un triomphalisme aussi facile que déplacé: le chemin est encore long qui mène à
la liberté.
Dans tous les pays du monde, la prison est la
traduction des rapports de force: dis-moi qui est en prison, je te dirai qui
gouverne dans ton pays et quels sont les rapports de force entre les
protagonistes du jeu politique. La prison au Burundi, plus qu’ailleurs dans le
monde est la métaphore de l’oppression. Les différents régimes qui se sont succédé
après l’assassinat de la démocratie en 1993, bien que dirigés par une majorité
hutue, ont été incapables d’arracher aux véritables détenteurs du pouvoir la
libération des milliers d’innocents qui croupissent dans les prisons
burundaises, au seul motif qu’ils ont contribué à la victoire de Ndadaye. Le
FRODEBU semble avoir choisi l’option stratégique de donner du temps au
temps : il a définitivement décidé… de ne pas décider, pour sauver la
coalition qui le lie aux partenaires politiques aussi douteux que
Bararunyeretse Libère, une sorte d’avatar de Talleyrand revu, corrigé et
augmenté par Machiavel.
La prison, -pour revenir à elle-, regroupe
actuellement les coupables de crimes et des milliers d’innocents. Les
coupables, -car il ne faut pas nier cette triste réalité-, ont été identifiés
dans un seul camp, tant vaut ici aussi la maxime de Jean de la Fontaine dans Les
animaux malades de la peste : selon que vous serez puissant ou
misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Le fruit – le
système politique burundais - mûr ou pas mûr, a peut-être cédé devant les
tempêtes et les ouragans de l’histoire, mais d’autres croisades nous attendent,
politiques, juridiques, économiques, fiscales, etc. pour traduire la paix dans
le quotidien des citoyens moyens. Le fruit qui vient de tomber était comme une
noix de coco : il faudra casser la coque pour atteindre sa substantifique
moelle. Le temps de se ceindre les reins comme de vaillants hommes n’est pas
encore révolu…
Il faudrait notamment une bataille longue,
âpre, ardue, pour que l’État cesse d’être cette personne handicapée qui a un
bras long – pour prendre- et qui va partout, jusque sur les collines les plus
reculées de la République, et un bras court – pour donner – et qui se limite à
distribuer la richesse à Kiriri et, dans une moindre mesure, à Bujumbura, et se
révèle incapable, tant il est court, d’atteindre l’arrière pays, sommé de se
débrouiller parce que l’État n’a vraiment pas les moyens de ses politiques. Il
vous souviendra qu’un homme providentiel nous répétait ad nauseam
« Vyose bizova mu maboko yanyu ». Celui dont les richesses venaient
aussi de nos poches vides…même si nos ventres, tout aussi vides, criaient
famine, propose encore ses services à la République avec la certitude que cette
dernière en veut encore. Les revenants ont apparemment un bel avenir devant
eux...
S’il y a un impératif de refonder l’État, dans
l’optique de la bonne gouvernance – un mot à la mode, mais dont une définition
rigoureuse reste problématique – ce ne sera sûrement pas en démantelant un
État, jugé trop social, alors que les milliers de nos concitoyens attendent
impatiemment qu’il s’occupe enfin d’eux et pas seulement pour les envoyer chez
notre père qui, j’espère, est aux cieux comme dirait Prévert. La majorité des
citoyens attendent d’abord de l’État qu’il leur «foute la paix » afin
qu’ils essayent, comme tous les humains normaux, d’accumuler un peu de richesse
pour améliorer leur sort. Mais cet État, qui leur a tant pris, ne peut se
cacher derrière l’évangile de la bonne gouvernance selon Bretton Woods pour se
dérober à ses responsabilités, notamment dans les domaines cruciaux de la santé
et de l’éducation. Un pays ne peut pas bâtir une économie viable avec un peuple
majoritairement illettré, soumis aux assauts des épidémies, incapable de se
payer les soins de santé les plus élémentaires. Quelqu’un se lèvera-t-il un
jour pour dire que, dans un pays aussi pauvre, privatiser un hôpital est un
acte criminel, quand des pays riches comme le Canada se battent pour que les
marchands ne mettent pas leur grosses bottes dans la santé publique?
Des milliers d’armes dont certaines ont été
distribuées par des gouvernements précédents – so akwanse akuraga ivyamunaniye
- circulent encore ou sont rangées quelque part dans les milliers de ménages de
certains de nos concitoyens. Le défi de la restitution de ces armes ne doit pas
être sous-estimé. Qu’elles aient été payées par leurs actuels détenteurs ou
non, il faudra que l’autorité politique prenne ses responsabilités pour les
retirer de la circulation : la paix sur les mille collines de la
mère-patrie ne se fera pas sans la paix dans les cœurs et celui qui a un
marteau entre les mains a tendance à voir des clous partout, comme le disait récemment un critique des
équipées guerrière de G.W. Bush.
Quand les institutions entreprendront
véritablement leur virage républicain, les citoyens arrêteront de penser qu’ils
peuvent assurer eux-mêmes leur sécurité pour la confier aux services de
sécurité étatiques, comme c’est le cas dans tous les États où prévaut le droit,
où l’on a mis fin à ce que le philosophe Hobbes appelait la guerre de tous
contre tous. Ce désarmement est un impératif et il faudra mettre à contribution
les mêmes acteurs qui ont incité certains de nos frères à s’armer pour prêcher
les vertus de la nouvelle donne politique. Refonder l’État, revisiter le
contrat fondateur d’une citoyenneté véritablement nationale, passera
infailliblement par des gestes comme le désarmement des citoyens.
Dans sa longue marche vers la paix, le peuple
burundais aura besoin d’un accompagnement multiforme. Les bailleurs de fonds
internationaux devront concrétiser les engagements qu’ils ont pris pour que les
Burundais profitent enfin des dividendes de la paix. Il est vrai que le cas de
l’Afghanistan n’incite pas à l’optimisme : moins de 50% des aides promises
se sont effectivement rendues sur le terrain. La tâche de reconstruction des
infrastructures et des personnes ne saurait cependant attendre : les
militaires et les combattants démobilisés auront besoin d’être reconvertis à la
vie civile, dans la dignité et le respect ; les réfugiés, que les institutions
internationales comme le Haut Commissariat aux Réfugiés incitent à regagner
rapidement la terre natale, devront être pris en charge avant qu’ils ne puissent voler de leurs
propres ailes. Les conflits reliés à leurs biens – notamment aux terres,
devront être abordés sans faux fuyants, sinon le retour massif des réfugiés
risque de virer au cauchemar pour les autorités politiques et administratives.
Il faudra beaucoup de prudence et de sagesse pour baliser les pratiques, éviter
de consacrer le fait accompli, tout en prévoyant, le cas échéant, une juste et
équitable indemnité pour ceux qui
seraient disposés à renoncer aux biens qui leur ont été pris. Ce sera un
jeu d’équilibre entre la prudence , voire la jurisprudence , et l’audace, voire
l’innovation.
La société civile ou la promotion d’une éthique
de la responsabilité.
La société civile devra aussi mettre l’épaule à la roue : les organisations religieuses, comme les organisations vouées à la défense des droits humains devront se joindre aux institutions politiques pour rappeler constamment aux parties signataires le respect des engagements pris devant le monde et devant le peuple burundais. Il n’est un secret pour personne, la classe politique burundaise a élevé le mensonge et le mépris de la parole donné au rang de beaux arts. La société civile burundaise doit se faire la porte-parole d’une éthique qui manque cruellement aux élites politiques et qui n’est pas la préoccupation essentielle des organismes vouées à la poursuite de l’argent. Contrairement à une tendance lourde qui se remarque dans nos pays pauvres, ces organisations ne doivent pas uniquement s’interposer entre l’État et ses partenaires internationaux pour canaliser les aides qui ne passent plus par la coopération bilatérale : elles doivent devenir réellement des partenaires de la reconstruction nationale en faisant valoir la voix des sans voix et en se faisant les dépositaires d’une éthique de la responsabilité qui déserte de plus en plus les sphères politiques. En cela elles se deviendront véritablement des tiers acteurs, entre la sphère politique et les entreprises privées. La société civile sera la mauvaise conscience des politiciens et des opérateurs économiques. Si elle n’assume pas ce rôle historique, stratégique, sur l’échiquier politique, elle perdra sa crédibilité.
Le quatrième pouvoir
Boutros Ghali avait l’habitude de dire que la
télévision est le sixième membre permanent du conseil de sécurité. Dans la
nouvelle politique nationale, les médias devront jouer un rôle de premier plan,
non pour saper, dénigrer systématiquement les initiatives d’un gouvernement
dont ils ne se sentent pas idéologiquement proches – on l’a vu quand Ndadaye
amorçait le Printemps de Bujumbura – mais pour accompagner le peuple dans sa
quête de stabilité politique. Comme un enfant qui apprend à marcher, les
peuples trébuchent sur les chemins de la vie. On peut choisir de sortir la
caméra uniquement quand ils trébuchent ou on peut rendre compte, honnêtement,
de l’effort dans son ensemble, du processus dans son entier. Les médias
nationaux, dépendant financièrement de l’État burundais doivent comprendre la
différence fondamentale entre les médias étatiques et les institutions
publiques. Les premiers sont les caisses de résonance du pouvoir, les seconds
sont les porte-parole de la collectivité, traduisent ses aspirations, travaillent à son édification, à sa formation, à son
information. Les premiers servent les dirigeants, les seconds la collectivité ;
les premiers passent, la seconde reste.
Les médias de la diaspora, de plus en plus
nombreux, surtout par le biais de l’internet, devront de départir de cette
fâcheuse tendance au négativisme, tant est abyssale la distance qui sépare
certains de nos compatriotes du vécu réel du changement politique au pays. Et
comme ce n’est pas la modestie qui risque d’étouffer certains d’entre nous,
nous avons, confessons-le, un long apprentissage à faire : apprentissage
de l’écoute pour éviter de se prendre pour le nombril du monde, apprentissage de la rigueur pour éviter de
sauter pour les publier sur des informations dont on n’a vérifié ni
l’authenticité ni la crédibilité, apprentissage enfin, de la tolérance, pour
laisser la place à toutes les opinions, pourvu qu’elles soient constructives,
pour donner la parole à toutes les ethnies, parce que ce pays est un héritage
que nous partageons, que nous devons partager en dépit des égoismes.
Du maquis à la scène politique : oubliez
le peuple qui sue, bienvenue au banquet
L’histoire, assurément, retiendra le courage
dont certains de nos compatriotes ont fait preuve en optant pour la lutte
armée, mais aussi le courage dont il a fallu faire preuve pour mettre fin au
dialogue des armes pour privilégier le dialogue tout court. Ils auraient pu
choisir le confort et l’indifférence, pour ne pas déranger le système, mener
une carrière politique sans anicroches et connaître une retraire paisible, à
l’instar de certains que nous connaissons.
Les chants de louange, les griots – et ils sont nombreux - sont mieux
placés que moi pour les composer. Il faut surtout rappeler les grandes
espérances créées au sein de ceux qui aspirent à la liberté par l’avènement,
sur la scène politique, de ceux qui hier étaient dans le maquis. Cette entrée
sur la scène politique, qui s’est faite dans la modestie – à bicyclette ou à
pied, comme ces millions de nos frères burundais – ne devrait pas être une
manœuvre électoraliste, ni un coup de relations publiques, ni même de la provoc
pour un establishment politique bien assis sur ses certitudes et unanime dans
son mépris de la populace. Les nouveaux venus seront rangés dans la même catégorie
que les autres, si au lieu de se rapprocher du peuple qui sue, - comme hier
Ndadaye Melchior - ils participent à cet immense banquet de Bujumbura dont le
peuple est exclu. Et cela, le temps nous le dira, tôt ou tard… Donnons-lui
seulement un peu de temps.
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Author: Fabien Cishahayo |
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