Document : Lumumba et la main assassine de Washington
Le Dr Weissman, auteur de « Une culture de Déférence, l'échec de leadership du Congrès dans la politique étrangère », était directeur du personnel de la sous-commission de la chambre des Représentants des Etats-Unis sur l'Afrique de 1986 à 1991. Il est l'auteur du morceau ci-après qui relate les circonstances ayant conduit à l'arrestation et la mort de Patrice Lumumba.
Kinshasa , 25.07.2002 | Politics
Selon le Dr Weissman, Il y a quarante et un ans, Lumumba, le seul chef jamais choisi démocratiquement au Congo, était livré à ses ennemis, torturé et exécuté sommairement. Depuis lors, son pays a été pillé par le régime de Mobutu Sese Seko soutenu par les Etats-Unis et tourmenté par une guerre civile et régionale.

L'explication conventionnelle de la mort de Lumumba a été qu'il fut assassiné par les rivaux congolais après des tentatives des Etats-Unis de le tuer, notamment par l'intrigue manquée d'injecter des toxines dans sa nourriture ou dans son dentifrice. En 1975, " Le Comité de l'Eglise du Sénat des Etats-Unis s'est penché sur les complots d'assassinat de la CIA et a conclu qu'il n'y avait " aucune évidence de la participation de la CIA à la mort de Lumumba.

Pour lui, « Pas ainsi. J'ai obtenu des documents classifiés du gouvernement des Etats-Unis, comprenant une chronologie d'actions secrètes approuvées par un sous-groupe du Conseil de Sécurité National (NSC), qui révèle la participation et la responsabilité des Etats-Unis dans la mort de Lumumba, considéré de façon erronée par l'administration Eisenhower comme un Fidel Castro africain ».

Les documents, révèle le Dr Weissman, montrent que les chefs congolais-clés qui ont provoqué la chute de Lumumba, étaient des joueurs dans " Projet Sorcier ", un programme de l'action secrète de la CIA. Des centaines de milliers de dollars et de matériels militaires furent canalisés vers ces fonctionnaires qui informèrent trois jours à l'avance, leurs payeurs de la CIA de leur plan d'envoyer Lumumba dans les griffes de ses pires ennemis.

D'autres nouveaux détails: les Etats-Unis, toujours selon la même source, autorisèrent des paiements au président d'alors, Joseph Kasavubu, quatre jours avant qu'il ait évincé Lumumba pour fournir à l'homme fort de l'armée, Mobutu, de l'argent et des armes pour lutter contre les forces pro-Lumumba. Ils l'aidèrent à choisir et à financer un gouvernement anti-Lumumba et, à peine trois semaines après l'annonce de la mort de Patrice Emery Lumumba, ils débloquèrent de nouveaux fonds pour les gens qui avaient préparé le meurtre.

En plus, ces documents montrent que les plans et les paiements furent approuvés par les plus hauts niveaux de l'administration Eisenhower, ou le NSC ou son " Groupe Spécial, " constitué du conseiller de la sécurité nationale, du directeur de la CIA, du sous-secrétaire d'Etat pour les affaires politiques, et du vice-ministre de la Défense, soutient la source.

A en croire le Dr Weissman, ces faits sont vieux de quatre décennies, mais valent la peine d'être déterrés pour deux raisons : En premier lieu, le Congo (connu pendant des années comme Zaïre) lutte encore pour établir la démocratie et la stabilité. En faisant face à son rôle passé à miner la démocratie débutante du Congo, alors que les Etats-Unis pouvaient contribuer à l'avenir du Congo. Deuxièmement, la performance des Etats-Unis au Congo relève de notre lutte contre le terrorisme. Il montre ce qui peut se passer lorsque, dans la quête pour la sécurité nationale, nous abandonnons les principes démocratiques et la règle de la loi que nous défendons.

En février, la Belgique, le pouvoir colonial précédent au Congo, a publié un rapport de mille pages qui a reconnu " une portion irréfutable de la responsabilité dans les événements qui ont mené à la mort de Lumumba ". A la différence de la Belgique, les Etats-Unis, selon lui, n'ont pas admis une telle responsabilité morale.

Pendant des années, des savants dont moi-même, et des journalistes ont écrit que cette politique américaine a joué un rôle majeur dans l'éviction et l'assassinat de Lumumba. Mais l'histoire complète est restée cachée dans les documents des Etats-Unis lesquels, comme ceux que j'ai examinés, sont encore classés en dépit de la fin de la Guerre Froide, la fin du régime Mobutu et la confession de la Belgique.

Voici ce qu'ils nous disent : que jusqu'à maintenant, nous ne savions pas avec certitude « qu'en août 1960, la CIA établissait le Projet Sorcier . Le Congo était indépendant depuis seulement un mois

et Lumumba, un nationaliste passionné, était devenu premier ministre, avec une pluralité de sièges au parlement. Mais le candidat président des Etats-Unis, John F. Kennedy, jurait d'affronter " le défi " communiste et le NSC d'Eisenhower s'inquiétait que Lumumba pencherait vers les Soviets »

Les documents des Etats-Unis attestent que les mois qui ont suivi, la CIA travailla avec un groupe de huit Congolais au sommet de l'Etat et à qui elle paya des sommes importantes et qui jouèrent tous de grands rôles dans la chute de Lumumba.

Il s'agit notamment du Président Kasa-Vubu, de Mobutu (alors chef d'Etat-Major de l'armée), du ministre des Affaires étrangères, Justin Marie Bomboko, du gouverneur de la Banque centrale du Congo, Albert Ndele, du Président du Sénat, Joseph Ileo et du secrétaire général du Syndicat des travailleurs (Fgtc), Cyrille Adoula.

La CIA s'accorda avec la Belgique dans un plan détaillé, destiné à Ileo et Adoula, visant à faire voter une motion de méfiance au Parlement pour faire tomber le gouvernement Lumumba ; motion qui serait suivie des grèves syndicales guidées, des démissions des ministres (organisées par Ndele) et de la révocation de Lumumba par Kasa-Vubu.

" Le 1er septembre, le Groupe Spécial du NSC autorisa des paiements de la CIA à Kasa-Vubu, révèlent les documents des Etats-Unis. Le 5 septembre, Kasa-Vubu révoqua Lumumba dans un décret à la légalité douteuse. Cependant, Kasa-Vubu et son nouveau premier ministre, Ileo, se montrèrent léthargiques au cours de la semaine suivante tandis que de son côté, Lumumba se ralliait des soutiens ». Ainsi Mobutu prit le pouvoir le 14 septembre. Il garda Kasa-Vubu comme président et établit un " Collège de Commissaires généraux " temporaire pour remplacer le gouvernement démis.

Selon la source, la CIA finança le Collège et influença le choix des Commissaires et ce même Collège était dominé par deux participants au « Projet Sorcier » : Bomboko, son président et Ndele, son vice-président. Un autre allié de la CIA, le dissident du parti de Lumumba, Nendaka Victor, était nommé chef de la Sûreté de l'Etat.