Il y a peu, un
ami dont je ne révèle pas le nom, m’a suggéré de donner mon point de vue sur la
réconciliation, qui plus est dans des circonstances de temps et de lieu qui
n’étaient pas à mon goût. J’ai pris cette demande comme un
« compliment » même si mon compatriote et moi ne voyons certainement
pas les choses de la même manière. Tout compte fait, j’ai décidé de faire droit
à cette sollicitation, considérant que mon interlocuteur (peut-être
inconsciemment ?) exprimait là une attente qui est finalement partagée par
un grand nombre de personnes, tant dans la diaspora burundaise qu’à l’intérieur
de ce pays meurtri par des prédateurs sans scrupules. Que beaucoup de ces
derniers se soient érigés en apôtres intègres de l’unité et de la
réconciliation, voilà qui dépasse l’entendement.
Je parle très brièvement du concept de
réconciliation (1), de ce slogan à la mode (2) avant le dernier mot sur
l’interdiction de « Kuzura akaboze » (3).
Loin de moi la prétention de donner ici la
parole d’érudit. Je ne fais qu’exprimer ma révolte devant ce qu’il faut bien
appeler une énorme imposture. Mais avant d’entrée en matière, il sied de
rappeler ce qu’on entend par réconcilier et réconciliation, même si,
admettons-le, tous les Burundais ne semblent pas consulter les mêmes
dictionnaires à ce sujet !
Larousse nous dit que réconcilier signifie
remettre d’accord des personnes qui s’étaient fâchées. En droit, selon Larousse
toujours, la réconciliation signifie la reprise par les époux de la vie
commune, qui met fin à une procédure en divorce ou en séparation.
Du point de vue liturgique, la réconciliation
est un acte par lequel un hérétique est réintégré dans l’église catholique ou
encore une nouvelle bénédiction d’une église profanée.
On pourrait dire beaucoup de choses sur la
définition de ce concept mais il me paraît utile de renvoyer à sa profonde
signification en kirundi, pour ceux qui maîtrisent encore assez bien notre belle
langue. Vous me pardonnerez les impressions si je tente une libre
traduction ! Les expressions « Isubizahamwe ry’abashamiranye »
ou encore « Umwimvikano » semblent bien rendre l’idée.
La réconciliation suppose dès lors au moins
trois entités : deux parties en conflit et l’objet même du conflit.
2. La réconciliation, un slogan à la mode
Si Larousse nous définit le concept de
réconciliation (remettre d’accord), il ne nous dit pas l’objet de la discorde.
Pourquoi les personnes s’étaient-elles fâchées au point qu’elles ne désirent
plus se parler, se méfient les unes des autres et, pire encore, en arrivent à
s’exterminer ?
La réponse à cette question se trouve dans les
méandres de l’existence des humains. Transposée à l’échelle d’une nation, il
faut aller chercher dite réponse dans les cranes des hommes et des femmes qui
s’arrogent le droit de gérer un pays comme leur propre patrimoine privé.
D’ailleurs, « gérer » n’est pas le terme approprié. Ces mercenaires
sanguinaires ne savent que piller, tuer et dévorer tout sur leur passage, comme
s’ils étaient destinés à finir leur misérable vie sur une autre planète. Tels
des loups aveuglés par le sang de leurs proies, ils ne savent même plus où
poser la tête pour partager leur butin car tout leur devient malédiction.
Devant ce spectacle affligeant, ne faut-il pas
poser d’abord le problème des préalables avant de proclamer la réconciliation urbi
et orbi ? C’est une question de crédibilité !
De nos jours, où la fourberie, le
mensonge et l’hypocrisie sont devenus des vertus cardinales pour bon nombre
d’autorités burundaises (tout type d’autorités !), spécialement de
l’« Ancien Régime », la réconciliation est un slogan à la mode. C’est
un discours qui paie, semble-il. Pour être complets et efficaces, n’oubliez
jamais d’ajouter l’unité (nationale) et le pardon. Ah, vous avez ainsi la
faveur des dieux !
Si vous êtes à court d’arguments (c’est très
mauvais pour une autorité), prenez les concepts de
« réconciliation », d’« unité » ou encore de « lutte
anti-terrorisme », habillez-les de quelques charabias pour esprits sots et
on vous écoutera comme un oracle. Ça vous évitera de vous poser des questions
sérieuses, des questions qui fâchent. Vous traiterez les conséquences et vous
ignorerez les causes. « Uhendahenda umwana wiyobagiza icamurijije ukaba
uri umebeshi » !
Les Burundais se sont fâchés les uns contre les
autres, c’est un extrême euphémisme ! Non, ils se sont exterminés sans
merci, comme si le pays ne leur appartenait pas, ou comme s’il n’appartenait
pas à ce pays qu’ils ont mis à feu et à sang avec un plaisir satanique. Et
l’heure n’est pas encore à l’armistice.
Les chantres de la réconciliation doivent
absolument, pour être crédibles, se poser les bonnes questions, entre
autres : au nom de quelle valeur ou de quelle idéologie tous les enfants
du Burundi n’ont pas (eu) les mêmes chances de réaliser leurs rêves de devenir
des femmes et des hommes libres ? Pourquoi les Hutu, les Twa -ces derniers
étaient toujours ignorés dans la société !- et les Tutsi de « basse
classe » devaient-ils ou doivent-ils encore mendier leur existence devant
les as du crime ?
Comment se fait-il qu’une volonté politique
d’exclusion et d’extermination physique sur base ethnique se soit instaurée
dans ce pays au su et au vu de tout le monde sans soulever la moindre
opprobre ? Pourquoi l’Etat burundais et le monde ont-ils fermé les yeux
sur les « événements de 1972 » ? Pourquoi l’église du Burundi
s’est-elle tue et n’a jamais reconnu le génocide hutu de 1972 ? Pourquoi
n’a-t-elle pas eu le courage de dire que les « événements Ntega –
Marangara » de 1988, l’irréparable commis en octobre 1993 par
l’oligarchie tutsi, et les massacres interethniques qui s’en sont suivis, sont
autant de prolongements et de conséquences de ce génocide nié et resté impuni ?
Et que dire des centaines de milliers de hutu
enfermés dans des camps de concentration mis en place par le régime Buyoya (le
« réconciliateur »), avec leurs milliers de morts par la faim, la
maladie, par baïonnettes et par balles (actes répondant à la définition du
crime de génocide !) ? Etait-ce pour mieux « réconcilier »
ces malheureux « regroupés » avec leurs frères et sœurs
« déplacés » ? Ces camps de la mort et de la honte crées dans le
mensonge et la haine, ces deux mondes qui crient sans se parler, comment les
réconcilier ? On récitera le Pater noster et l’Ave Maria
dans une ferveur cosmique, le tout dans une atmosphère d’unité nationale et
l’affaire sera close ? !
3. « Ntakuzura akaboze » ou bâtir
l’avenir sur les ordures de notre histoire
Oublier, pardonner même à ceux qui n’ont rien
reconnu, voilà le présent que nous devons offrir aux criminels pour les
féliciter de la mission accomplie, pour nous attirer leurs faveurs ! Les
victimes qui défendent leurs bourreaux ? Il paraît que c’est fréquent chez
les humains, alors qu’ils sont toujours prêts à dénigrer ceux qui leur
cherchent du bien. Est-ce la faute à l’église ou à la politique ? Trouvez
vous-mêmes la réponse !
Dire « nous avons tous perdu » est
d’une ambiguïté telle que l’on ne peut reconnaître ni victimes ni bourreaux.
C’est une confusion criminelle. Pourtant, l’existence des premières ne peut se
justifier sans celle des seconds, à moins de parler de suicide collectif !
Tout le monde est victime, tout le monde est
bourreau, pourquoi chercher plus loin ? Réconcilions-nous et n’en parlons
plus ! Même le Diable ne s’y retrouve plus ! Dans cette absurdité, il
n’y a ni responsabilité ni culpabilité individuelle dans le crime. Tout est
sciemment diluée dans la perversité collective. La société assume. On est
bourreau ou victime selon les convenances, de génération en génération !
Personne ne répondra de rien, c’est la faute à la société. Et voilà que les
criminels nous imposent la lecture de notre histoire.
Ne pas ressasser le passé mais au contraire construire l’avenir
ensemble, c’est un discours qui vaut un magot de dollars ou d’euros ! Qui
recule devant ce « bonheur » insolent qui place ses destinataires
dans le cercle des dieux ? En tous cas pas Buyoya et sa cour (constituée
aussi bien de quelques Hutu que de Tuti).
Je crois profondément, vous aussi, que la
vérité doit présider à toute démarche de rebâtir le Burundi car quiconque
ignore son histoire s’expose à la revivre. Seules la connaissance et la
reconnaissance objectives des événements du passés nous permettent de les
éviter si ceux-ci s’avèrent criminels. C’est la seule manière de tracer la voie
vers la réconciliation.
Les Burundais seraient-ils un des rares peuples
capables de poser les fondations de leur avenir sur les ordures de leur
histoire ? Je ne veux pas croire à une hypothèse aussi catastrophique mais
il y a de quoi se faire des soucis.
Non, il n’y aura jamais de
réconciliation sans la vérité et la justice. Ceux qui croient le contraire
parient sur le mauvais cheval. J’ai envie de leur dire que la vérité apaise les
consciences et la justice en guérit les plaies. L’histoire dira qui avait raison mais
espérons que ce ne sera pas trop tard pour certains !
Roger Macumi, Suisse, le 5.10.2004