Coin de l'internaute

RENDS-MOI MON PASSE

Je dédie ce poème aux victimes et à leurs proches.
A vous toutes et tous qui luttez pour la vérité et la justice.
Spécialement aux membres (et sympathisant/e/s) actuels et futurs d'"AVIB 1972, Mémoire et défense pour les victimes du génocide de 1972 au Burundi / Ukuri - Ingingo - Ubutungane ku bahitanywe n'abasinzikajwe n'ihonyabwoko ryo mu 1972 mu Burundi".

Nous ne voulons pas faire des victimes ni des stars de l’histoire ni des héros malgré elles, encore moins des pions du destin.  Exprimons-leur notre solidarité. Dédions-leur notre quête de justice. Devant l’insoutenable mépris de la vie humaine, je n'ai que ce cri. Puissent ces modestes vers inciter toutes les victimes à se coaliser pour demander des comptes aux bourreaux par les voies de la vérité et de la justice! La réconciliation tant chantée et la reconstruction tant ventée sont à ce prix!


RENDS-MOI MON PASSE

Rends-moi mon passé
Pour t’ouvrir ma pensée
Dis-moi ce qui fut
Pour éviter ce qui tue

Sors de l’indifférence
Pour alléger mes souffrances
Pourquoi t’en vas-tu loin de moi
Quand je suis dans le désarroi

Aide-moi à chercher sans honte
Sans fraude et sans détour
Les traces de mes pères
Disparus pour toujours

Fouille dans cette terre sacrée
Où gisent les os brisés
De ceux que tu n’a jamais connus
Et dont la mémoire est vendue

Vas au-devant des tiens, créature
Dresse-toi devant l’histoire
Ouvre les yeux à ton destin
Rien ne doit te distraire
Ni la profondeur de ton chagrin
Ni le poids de ton amertume

Pour dire non à l’horreur
Ecoute les clameurs
Des enfants de ton peuple
Sorties d’outre-tombe
***

Rends-moi mon passé volé
Je te révélerai l’avenir caché
Ne laisse pas les imposteurs
Salir ton honneur
Arrache de leurs griffes
Les clés de ta mémoire

Que veux-tu que je te dise
Quand tu écoutes les chimères
Où veux-tu puiser ta force
Si la lâcheté te domine

Rends-moi mon passé
J’en suis longtemps privé
Sinon je vais te fuir
Sans revenir sur mes pas
Comme je fis autrefois

Rends-moi mon passé
Je dois en faire un avenir
Pour les générations futures
Tu ne dois rien me refuser
Ton destin en dépend
Ainsi pensent les savants

Sèche de mon visage assombri
Les larmes des années meurtries
Pour le reste des âges

De l’océan de sang
Emporte-moi vers d’autres rivages
Loin des prédateurs impudiques
Je ne sui qu’un simple passant
***

Appelle la vérité sans compromis
Aux lois conforme ton esprit
Ne crie ni à la haine ni à la vengeance
Des médiocres refuse la sentence

Garde, tel un trésor inestimable
L’héritage de tes aïeux
Qui t’ont précédé sous les cieux

Dans une douleur déchirante
Te laissant dans la tourmente
Ils sont partis cette nuit-là
Sous les pieds puants des sans-lois

Ces impie sadiques
Ont précipité tes ancêtres
Dans les vallée de la mort
Où fut scellé leur sort

Rends-moi mon passé
Et laisse-moi pleurer
Vois-tu, plus rien ne vit
Quand les démons rient
Des malheurs des hommes
Aux pays des fantômes
***

Rappelle-moi les danses et les chants
D’une enfance violée
Que je n’ai jamais oubliée

Rends-moi mon passé et dis-moi
Que je suis le rejeton
Des vaillants d’autrefois
Jetés à la mer sans fond

Pourtant, ils n’avaient de mains
Que pour bâtir le monde
Ils n’avaient de cœur
Que pour aimer la terre
Qui les avait vu naître
Ainsi que leurs contemporains

Rends-moi mon passé
Je te le demande
Si tu me le refuses
Je dois te l’arracher

Rends-moi mon passé
Car il est à moi
S’il est aussi à toi
Pourquoi l’as-tu oublié ?

Adieu, vas ton chemin
S’il t’appartient

Rends-moi mon passé !

(Roger Macumi, Suisse, le 28 avril 2005)

Document source: Roger Macumi