Actualité nationale
Interview



Burundi

Mémoires d' un Journaliste

Mémoire blessée

Par Antoine Kaburahe

Préface de Filip Reyntjens
Postface de Jean-Pierre Chrétien

Ed. La Longue Vue, Bruxelles
272 p., 20 euros, 20 $US, 31 $CAN

Contact : antoine.kaburahe@pandora.be

 


Ottawa, le 26/05/2005 (Abarundi.org). -Antoine Kaburahe entre en journalisme en 1992, à un moment de grands changements. A l'époque de "la démocratisation". C'est en tant que journaliste que l'auteur observe et analyse les quatre ans qui s'étendent de la mi-1992 à la fin de la "Convention de gouvernement" (mi-juillet 1996), période d'espoir d'abord, de grande violence et de blocage politique total ensuite. Actif dans les médias tant publics que privés, Antoine Kaburahe a pu suivre directement cette évolution. C'est avec lucidité qu'il exerce son métier d'observateur privilégié. Le témoignage qu'il nous livre ici permet de comprendre les origines de la crise qui perdure au Burundi. Un livre qui est rapidement devenu une référence. Et pour preuve, tous les exemplaires tirées lors de son lancement en 2002 ont été épuisés et son éditeur vient de lui proposer une nouvelle réédition. La rédaction de www.abarundi.org vous livre cette entrevue exclusive…

 

Abarundi.org : Vous avez sorti à Bruxelles, il y a quelques temps, un livre intitulé « Burundi, La Mémoire blessée ». La préface  et  la postface sont signées par deux éminents professeurs et bons connaisseurs du Burundi,  le Belge Filip Reyntjens et le Français Jean-Pierre Chrétien, va être réédité. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle?

 

Antoine Kaburahe : C’est une excellente nouvelle pour moi, car on écrit pour être lu. L’éditeur m’a  annoncé que le livre était épuisé chez tous ses diffuseurs, les FNAC, en Belgique, en France, en Suisse et au Canada,  mais que l’ouvrage  est toujours très demandé. Moi-même j’ai une liste d’attente de 182 compatriotes qui  m’ont envoyé un message pour commander  car les exemplaires que j’avais ont été vite épuisés. Donc pour moi c’est une excellente nouvelle, cela signifie que les lecteurs ont apprécié. Pour un écrivain, c’est la meilleure des récompenses. Et cette récompense, je la dois en partie à tous ceux qui ont diffusé et fait la promotion de mon livre, dont notamment abarundi.org

 

Abarundi.org : Qu’est- ce qui est explique ce succès ?

 

Antoine Kaburahe : Je crois que j’ai essayé de faire un travail honnête. Vous savez, le Burundi est un petit pays, tout le monde connaît tout le monde, souvent on sait qui a fait quoi, alors si vous vous mettez à manipuler la vérité les lecteurs ne sont pas ignorants, ils  s’en rendent très vite compte. Je me suis attaché à  décrire les faits, rien que les faits. Apparemment  les gens ont soif de lire des livres objectifs, car jusqu’ici  les écrits des Burundais que l’on trouve, ce sont souvent  ceux des gens qui militent pour une cause. Voilà ce qui expliquerait, à mon avis, l’excellent accueil réservé à cet ouvrage, que ce soit chez les Hutu ou les Tutsi. Et puis le bouche à oreille  a fait le reste, les gens qui l’ont lu l’ont  recommandé à d’autres.

 

Abarundi.org: Parlez-nous de la genèse de ce livre.

 

Antoine Kaburahe : Dans les années 1992, lorsque j’ai commencé ma carrière de journaliste à la radio nationale, c’était une époque d’effervescence. J’ai eu la chance de couvrir les premières élections. J’ai vécu en tant que journaliste, mais aussi en tant que citoyen,  la crise d’octobre 1993. J’ai suivi les  tractations dites « Convention de Gouvernement »,  qui se faisaient d’ailleurs sur fond de crise profonde. Au cours de cette époque troublée, je prenais des notes sur tout ce qui se disait, sur tout ce qui s’écrivait, je classais les journaux,  je faisais des interviews avec des hommes politiques. En tant que journaliste j’étais en fait dans une situation privilégiée pour suivre l’évolution  de la situation. Je me disais que j’étais un témoin d’une époque terrible et qu’un jour j’allais écrire. Plus tard j’ai démissionné de la radio gouvernementale pour entrer dans la presse privée, j’ai été  dans l’équipe qui a lancé la première radio libre, Umwizero devenue plus tard Bonesha. Pendant toutes ces années j’ai constitué patiemment des archives. Le livre est le fruit de toutes ces années où j’étais acteur  mais aussi observateur.

 

Abarundi.org : Quelles sont les difficultés qu'il y a d'écrire au Burundi et sur le Burundi?

 

Antoine Kaburahe : D’abord il est très difficile de sortir un livre en étant au Burundi. Il n’y a presque pas de maison d’édition. Il n’y a pas de structures adéquates pour être publié. Ensuite, écrire sur le Burundi c’est quand même prendre un risque, certains de nos compatriotes ne sont pas du tout tolérants. Quand vous n’écrivez pas ce qu’ils veulent entendre, vous êtes un traître. Pourtant un journaliste n’est pas un militant d’une cause. Il doit s’attacher, même si ce n’est pas toujours évident, à la recherche de la vérité. Au Burundi, le grand problème c’est que  certains ne veulent pas comprendre, tenir  compte la douleur de l’autre, de sa souffrance. Chacun campe sur ses morts alors que nous avons  tous souffert. Certains veulent demander au journaliste d’être le témoin, le porte-parole d’une douleur sélective.

 

Abarundi.org : Sur le plan social, le fait d'écrire a-t-il des conséquences?

 

Antoine Kaburahe : Oui, forcément. Le journaliste Burundais, à mon avis, à un certain moment  il doit être « blindé » contre les médisances et autres calomnies. Des personnes vous critiquent pour un article qu’ils n’ont pas lu, c’est ce que j’appelle des critiques de « comptoir»,  d’ailleurs rarement objectives.  Comme disait quelqu’un « on joue l’arbitre pas la balle».Au début, ces critiques,  juste pour détruire, me faisaient mal mais après 13 ans de métier on  s’habitue, on fait avec. Ceci vaut pour d’autres pays je pense. Certes, il faut  avoir des convictions, un mental  solide, et un environnement familial serein pour résister. Je crois que le journalisme est d’abord avant tout une vocation. On aime ou on n’aime pas. Et quand on aime on continue. Certains paient de leur vie cet engagement.

 

Abarundi.org : Et par rapport à la question ethnique où se situe Antoine Kaburahe?

 

Antoine Kaburahe : Un site internet me classe dans ce que l’on appelle l’Extrême Droite Burundaise Tutsi (EDBT), d’autres écrits me disent « Hutisant», bref on me classe partout! Mais ça ne m’affecte plus. La réalité est toute simple, je suis un journaliste qui essaie de faire honnêtement sont travail. Je peux certes me tromper mais je ne suis guidé par aucune idéologie, je n’ai aucun compte à régler avec qui que ce soit, ou aucun poste à briguer. Je me sens à l’aise dans tous les milieux, avec des Hutu ou des Tutsi avec qui je peux discuter librement. L’ethnie est une gratuité que l’on reçoit. Personne ne demande à naître Hutu ou Tutsi ou Twa. Et puis au moment où d’autres pays  travaillent à l’unification, je trouve réducteur, voir stupide de s’accrocher à ces concepts ethniques.

 

Abarundi.org : Peut-on vraiment être "neutre" au Burundi? En fait, pas seulement au Burundi, la neutralité existe-elle vraiment? Vous savez, on entend dire que la neutralité n’existe pas et qu’au contraire elle constitue, par défaut, un soutien délibéré au plus fort…

 

Antoine Kaburahe : Très bonne question. La pratique systématique du doute est ou devrait être, la vertu  cardinale du journaliste. Le journaliste doit toujours se demander s’il va dire ou écrire « ce qui est ou ce qui plaît». C’est toute la question. Dans notre histoire tragique cette distanciation n’est pas toujours évidente. Les journalistes sont des fils et des filles de cette société, ils ne vivent pas dans une bulle et sont affectés comme tout le monde par la tragédie ambiante. Après octobre 1993,  nous avons vu se développer une presse très partisane. La tentation de rapporter « ce qui plaît » à son camp est alors très grande. Mais  à la décharge des journalistes Burundais on peut dire qu’a certains moments il était devenu tout simplement dangereux d’exercer  dans ce contexte. Mais le journalisme burundais a bien évolué. L’espoir est permis.

 

Abarundi.org : Vous vivez pour le moment en Belgique, est-ce que le fait de vivre à l’étranger a influencé votre façon de voir les choses?

 

Antoine Kaburahe : Bien entendu. Je pense que ceci m’a permis de prendre une certaine distance, d’avoir un autre regard sur mon pays. Je suis beaucoup plus ouvert, et puis j’ai relativisé certaines choses notamment  cette  nébuleuse appelée« communauté internationale». Je dois aussi reconnaître que c’est relativement plus facile de publier à l’étranger qu’au Burundi. Malheureusement.

 

Abarundi.org : Que pensez-vous du journalisme burundais?

 

Antoine Kaburahe : Mes confrères, surtout ceux de la presse privée, font un travail extraordinaire! On peut vraiment dire que beaucoup de choses ont changé grâce à la presse dans notre pays. Des radios comme RPA, Isanganiro et Bonesha ont vraiment contribué au changement des mentalités. Rien ne sera plus comme avant dans notre pays. La presse  est plus libre au Burundi, mieux que dans certains pays africains  dits stables et développés. Je déplore seulement la mort de la presse écrite, mais il est vrai que c’est difficile de tenir un journal actuellement au Burundi. Entre acheter un pain et un journal le choix est clair! Mais je suis optimiste, même la presse écrite renaîtra de ses cendres.

 

Abarundi.org : Après la sortie de « La Mémoire blessée », vous aviez annoncé la parution d'autres livres notamment "Histoire de la rébellion armée" où est-ce que vous en êtes?

 

Antoine Kaburahe : Je ne cours pas contre la montre. « La Mémoire blessée » m’a pris près de  deux ans, je me rends compte que, pour écrire « Histoire de la rébellion armée », il me faudra encore plus de temps. Le sujet est complexe, les informations parfois difficiles à recouper. Mais j’assemble patiemment le puzzle. Combien de temps me faudra-t-il ? Franchement je ne sais pas. Je préfère mettre plus de temps mais produire un ouvrage sérieux. Mais entretemps je finalise un autre livre sur lequel je travaille depuis un certain temps déjà.

 

Abarundi.org : Le Burundi vit une période très importante avec les élections. Quel est votre sentiment par rapport à ce qui se passe au Burundi?

 

Antoine Kaburahe : Il y a deux mois j’étais au Burundi, j’ai discuté avec les gens. Mon sentiment c’est que les Burundais veulent enfin choisir leurs dirigeants. Ils sont fatigués des « transitions » et c’est normal. Je souhaite seulement que le dirigeant de demain soit le président de tous, qu’il  s’entoure des membres de son parti,  mais qu’il  cherche aussi  parmi  ses adversaires, les indépendants, des gens capables  pour construire le Burundi. J’ose espérer que les perdants s’effaceront avec dignité pour entrer dans l’opposition comme cela se fait dans une démocratie.

 

Abarundi.org : Pour Search for Common Ground vous avez réalisé plusieurs émissions radiophoniques sur la diaspora, vous avez rencontré  des Burundais de Belgique, Canada, France, Hollande, Suède, et de Suisse .Que pensez-vous  cette  communauté burundaise?

 

Antoine Kaburahe : La diaspora burundaise dépasse de plus en plus les divisions ethniques. Il y a  par exemple de plus en plus d’associations où les deux ethnies se retrouvent Les Hutu et les Tutsi se parlent mieux qu’il y a quelques années.  Le pays où les divisions me semblent encore assez marquées est la Suisse. Mais je peux me tromper. J’ai aussi constaté que la diaspora suit de près ce qui se passe au Burundi, internet y est pour quelque chose je crois. Et puis il y a des initiatives très positives qui font honneur à la diaspora, ici je pense par exemple à ce projet CODIBU né en Belgique.

 

Abarundi.org : Et quelle votre position concernant la question du retour des Burundais?

 

Antoine Kaburahe : Je pense que c’est une question que chaque Burundais doit analyser de façon personnelle.  Il y a trop de facteurs qui entrent en jeu. Je crois que l’on  peut  aider les siens, son pays, en étant   à l’intérieur ou à l’étranger. Quel que soit l’endroit où l’on vit, c’est ce que l’on fait  de sa vie qui compte. Il ne faudrait pas que le Burundi culpabilise ceux qui ne veulent pas retourner tout de suite au pays, ils peuvent être un atout  là où ils se trouvent. Une personne de la diaspora qui envoie quelques euros ou quelques dollars qui  permettent à ces  sœurs et frères d’étudier au Burundi, je trouve cela très utile. Par ailleurs,les Burundais de la diaspora peuvent drainer des devises vers le pays, constituer un réseau de solidarité pour aider leurs compatriotes, être des ambassadeurs du Burundi là où ils sont. Bref, c’est ce que l’on fait qui compte, peu importe où l’on se trouve. Je vais même plus loin, le gouvernement devrait étudier les moyens de développer les liens avec sa diaspora. Le pays y gagnerait.

 

Abarundi.org : Antoine Kaburahe pour ceux qui veulent profiter de cette nouvelle réédition de « La Mémoire Blessée » qu’est- ce qu’il faut faire?

 

Antoine Kaburahe : Je voudrais d’abord remercier votre site pour son aide, depuis la première sortie de mon livre. Je vous  encourage aussi à rester toujours ouvert à toutes les opinions comme vous le faites. Comme disait un grand homme « si vous n’êtes pas d’accord avec moi, au lieu de me léser vous m’enrichissez », et puis  « ce qui fait la beauté d’un tapis ce sont ses différentes couleurs ». Soyez colorés dans vos opinions, la pensée unique tue... Pour le livre, les personnes intéressées peuvent tout simplement prendre contact avec moi à cette adresse antoine.kaburahe@pandora.be

 

Propos recueillis par Steve de Cliff

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