Fin de l'Histoire à Bujumbura?
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Les
individus se suicident bien, pourquoi pas les pays ? Le Burundi, dévasté,
pillé, vidé par l'affrontement sans merci opposant l'armée gouvernementale
tutsie aux rebelles hutus n'est-il pas saisi de cette rage d'autodestruction
qui confine à la folie ? Telle est la question posée par Bernard-Henri
Lévy au terme de son périple au cœur d'un conflit insaisissable |
Ce matin, la rumeur
court qu'une unité de rebelles se seraient infiltrés dans le quartier et
auraient, la nuit dernière, devant l'église des Témoins de Jéhovah, assassiné
deux femmes qu'ils auraient prises pour des Tutsies. Alors, les parachutistes
sont là. Ils patrouillent. Guidés par trois "nyumbakumi", les
chefs de pâté de maisons, ils entrent chez les gens et vident les cabanes
suspectes. Mais sans bruit, là non plus. Sans un cri. Un instant, je me dis que
c'est la présence d'un étranger qui retient les uns de cogner trop fort, les
autres de protester trop haut. Mais non. C'est juste la vie du quartier.
Violence et quotidienneté mêlées. La brutalité sèche de la soldatesque d'un
côté. Ces femmes qui, de l'autre, continuent, l'une de piler son manioc,
l'autre de vendre ses grigris - la troisième, assise à même le sol,
presque nue, les seins secs et flasques, d'allaiter un enfant gonflé d'œdèmes
et qui grelotte : cette façon qu'ont les femmes de Bujumbura de porter
leurs bébés comme des petits cadavres ; ce désespoir mutique et exténué,
cette tristesse de monde finissant, qui semblent s'être abattus sur toute une
population - le contraire de l'effervescence qui caractérise toutes les villes
africaines, même très pauvres, que je connais.
Même sentiment à
Mubone, dans la commune de Mutimbuzi. Il n'est, ce quartier, marqué sur aucun
plan. Ce n'est même pas un quartier, d'ailleurs, mais un camp. Et ce camp a été
créé récemment, un jour où l'armée, préparant une opération de
"nettoyage" dans les collines à majorité hutue, a, comme elle le fait
toujours, informé les paysans qu'ils avaient vingt-quatre heures pour quitter
la zone et se regrouper dans la plaine, près de la caserne ; après quoi
elle bloquerait les sentiers qui descendent à la ville, et quiconque aurait,
malgré l'avertissement, choisi de rester sur les lieux serait tenu pour
complice des rebelles et susceptible, comme eux, d'être abattu à tout moment.
Certains, bien entendu, sont restés. Ou n'ont pas été informés de la consigne.
Ou ont craint, en obéissant, de se mettre à dos l'autre camp, qui ne les
laisserait plus jamais revenir dans leur maison. Alors ils ont été déclarés
complices en effet, cibles militaires légitimes, et il y a eu, sur les collines
de Nyambuye et Kavumu, plusieurs dizaines de civils tués à bout portant.
Mutisme, là encore. Réticence des survivants à raconter. Et une infinie douleur
dans les yeux de la centaine d'hommes valides en train de creuser, sous la
menace des kalachnikovs, une tranchée géante qui servira de latrines à ciel
ouvert. "Il n'y a plus de camps de regroupés au Burundi",
m'avait dit, le matin même, Eugène Nindorera, "ministre des droits de la
personne humaine". Eh bien si. En voici un, aux portes de la capitale,
dans la poussière et la saleté, au bout de cette piste non carrossable où je
suis arrivé par hasard, en cherchant mon chemin entre Cibitoke et Kinama. "Qui
tu es, aboie un sergent, aussi maigre que les creuseurs, aussi misérable
qu'eux, l'uniforme en loques, le crâne galeux ? Qui tu es ? Tu
n'as rien à faire ici !" On sent qu'il n'a au monde, ce sergent,
que sa kalachnikov neuve, pointée sur l'intrus trop curieux. Et on sent,
surtout, qu'il serait inutile d'insister : les regroupés, le voudraient-ils,
n'auraient manifestement pas le droit d'en dire davantage. Regroupés,
vraiment ? Ou otages ? Ou forçats ?
Kamengué, de nouveau.
Mais de nuit. Les soldats sont partis. Ils se sont repliés sur leur
cantonnement, à la lisière du quartier et ont, comme chaque soir, cédé le
terrain aux Hutus. Et c'est un autre quartier - une autre atmosphère et, donc,
un autre quartier - qui prend forme à la faveur de la nuit. Des bruits,
maintenant. Des tirs, qui partent des collines. Mais aussi des éclats de voix.
Des transistors. Une pétarade de moteur de moto. Une bagarre. Un type qui me
propose des filles. Un autre qui me poursuit pour me vendre un disque de Céline
Dion. Un autre, frissonnant de fièvre, qu'on amène des montagnes pour le faire
soigner au dispensaire. Un groupe de "récupérateurs" qui, pieds nus,
casquettes ou chapeaux de brousse sur la tête, vont de maison en maison pour y
prendre du ravitaillement. Ou Chez Roméo, paisible tonnelle de tôle et de
rondins où l'on ne parlait, l'autre matin, que de foot et de nourriture, où
toute la question était de savoir quand la pêche serait ré-autorisée sur le lac
et quand le patron recommencerait de servir ses succulents "ndagala"
frits - la voici transformée en un bruyant forum où, attablés devant des
carafes de bière de banane, une dizaine d'hommes discutent de la façon dont on
traite, dans l'armée, les Hutus. L'un : "Il paraît que les
officiers battent les soldats hutus." L'autre : "J'ai vu
des hommes de troupe tutsis tuer à la baïonnette leur officier hutu."
Un troisième : "Le soir, quand on passe devant la garnison, on
entend des cris, et des coups, et des chocs sourds et mous, comme quand on tape
sur de la viande." Il est minuit. Le ton monte. Les esprits
s'échauffent. C'est l'heure du couvre-feu, me dit le prêtre qui m'accompagne.
Il faut rentrer.
Faustin, lui, est
tutsi. Il appartient donc à l'autre ethnie, minoritaire, qui tient les leviers
du pouvoir depuis le départ des Belges et vit dans la hantise de la revanche et
de la violence hutues : le Rwanda est si proche ! Les deux pays sont
si semblables, presque jumeaux ! Comment être tutsi, ici, à Bujumbura,
sans avoir sans cesse à l'esprit le précédent de Kigali ? Sa vie, raconte
Faustin, a basculé il y a cinq ans, quand on a retrouvé la tête de son père, avec
celle de trois soldats de son unité, plantée sur une pique, en bordure d'un
champ de caféiers, près de Tenga. Il est parti, ce jour-là, à la recherche du
reste du corps. Il a sillonné la région. Interrogé les paysans. Il a même
retrouvé le frère d'un des "assaillants" qui lui a tout
raconté : l'attaque en pleine nuit ; le massacre ; qu'il y avait
dans l'unité, comme dans la plupart des unités, un sous-officier hutu qui a
mené les tueurs jusqu'à leurs victimes. Et il a identifié le corps, 10 kilomètres
plus loin, dans une décharge, nu, décomposé, avec son numéro matricule enfilé
sur un des pieds. Depuis, c'est sa spécialité. On dit même, à Cibitoke, le
quartier tutsi où il habite et où je suis venu le rencontrer, que c'est comme
un métier. Ce voisin dont on a décapité la femme... Cet autre qui est certain
que ce corps sans tête, retrouvé, les testicules lestés d'épingles, sur la rive
du lac, près du Safari, la plage chic, est le corps d'un de ses frères... Ce
troisième dont le bébé a été étranglé, puis découpé, et dont on a retrouvé les
morceaux près de Tenga... C'est lui, Faustin, que l'on vient voir, chaque fois.
C'est à lui que l'on s'adresse pour recomposer ces corps déchiquetés. Son
métier ? Il me répond, solennel, presque fier : chasseur de cadavres
tutsis suppliciés par les démons hutus.
Tenga, enfin. Depuis
trois jours que je suis ici, on ne cesse de me parler de Tenga, ce labyrinthe
de caféiers et de forêts dont les rebelles hutus semblent avoir réussi à faire,
aux portes de la capitale, une inviolable forteresse, avec tranchées, bunkers,
stocks d'armes défensives et offensives, mines. Et j'ai donc, ce matin, décidé
d'aller y voir. Une voiture tout-terrain, blindée, de l'ambassade de France. Un
check point à Kinama, l'autre grand quartier hutu de la ville. Un groupe de
soldats, torse nu, kalach en bandoulière, qui tuent le temps, sous un banyan,
en jouant aux dominos. Un autre barrage encore, à l'entrée des caféiers - une
cordelette, presque un fil, tendue en travers de la route, mais à laquelle on a
accroché, pour que les automobilistes ne la ratent pas, des bouts de sac
plastique de couleur. Et puis soudain, quelques kilomètres plus loin, sur la
route maintenant déserte, une explosion ; une autre, un peu plus proche,
qui paraît sortir de terre ; une automitrailleuse dans le fossé ; des
soldats, au milieu de la chaussée, affolés, tirant au jugé, droit devant
eux ; d'autres, plaqués au sol, à moitié cachés par les plants de café,
tirant aussi dans le vide ; d'autres, très jeunes, à bout de souffle, qui
sortent du maquis, le visage couvert de boue, pliés en deux, portant une
civière ; des grésillements de talkie-walkie ; les hurlements de
l'officier ; des rafales d'armes automatiques qui viennent maintenant des
deux côtés ; l'image - rêvée ? hallucinée ? - d'une tête
terrible, et comme peinturlurée, qui n'est plus celle d'un soldat et me semble
jaillir, un court instant, à la pointe roussie des caféiers ; la vérité
c'est que tout va très vite et j'ai à peine eu le temps de réaliser ce qui se
passait, de fermer ma vitre, de me baisser, que les hommes à la civière sont
là, débarquent le chauffeur, se ravisent, le remettent au volant et installent
le blessé sur le siège arrière de la voiture, près de moi, allongé. Il a le
teint gris. Le souffle court. Il vomit des petits caillots de sang et gémit.
Vite, vite, démarrez vite, vous voyez bien qu'il est blessé. Et la voiture
redémarre en effet, le chauffeur congolais couché sur son volant : dix
minutes après, nous sommes revenus au check point de Kinama, puis à l'hôpital
Prince Régent, avec le soldat blessé.
CELA n'a pas été très
facile de ressortir de Bujumbura. L'ambassade, échaudée par l'épisode Tenga, me
l'a déconseillé. Mon vieil ami, le colonel français Guy de Battista, ancien de
Sarajevo devenu responsable de la sécurité de la mission des Nations Unies pour
les droits de l'homme au Burundi, m'a expliqué que, depuis le meurtre, il y a
quelques mois, dans un camp de regroupés de la province de Rutana où,
justement, je veux me rendre, de la responsable hollandaise du Programme
alimentaire mondial, les voitures à fanion blanc des ONG ne sont plus une
garantie. En sorte que j'ai fini, tout bêtement, par demander à un taxi de me
conduire dans le Sud et le taxi m'a répondu que oui, d'accord, les routes sont
bonnes au Burundi - mais à une condition, une seule, à laquelle il tient
beaucoup : que nous fassions la route un samedi et, par exemple,
aujourd'hui. Pourquoi un samedi ? Parce que les "assaillants
génocidaires", ces Hutus du FNL dont le pays entier n'en finit pas de se
repasser en boucle les crimes abominables - ce prêtre à qui l'on aurait
fait manger son sexe avant de le crucifier..., ces bébés enterrés vivants...,
ces enfants empalés, arrosés d'essence et brûlés, dans leur école, par leur
directeur même... - sont aussi d'excellents chrétiens, de confession
généralement adventiste, qui ne fument pas, ne boivent pas, arrivent dans les
villages en chantant des cantiques à tue-tête et considèrent le samedi comme un
jour sacré, voué à la prière, où l'on ne doit pas verser le sang. Les habitués
des guerres africaines disent que le meilleur moment pour circuler c'est midi
car il fait si chaud, tout à coup, que même les combattants font la sieste.
Voici un autre moment, spécifiquement burundais : le samedi, toute la
journée, parce que c'est jour de relâche pour les "assaillants
génocidaires".
En route, donc, pour
Rutana. La Nationale 7, la plus directe, qui passe par l'intérieur mais où
les militaires, au bout d'une vingtaine de kilomètres, font faire demi-tour aux
voitures. La Nationale 3, alors, qui descend le long du lac Tanganyika et
sera évidemment plus longue - mais le Burundi est si petit ! Les
distances y sont si courtes ! Le chauffeur est sûr, malgré le contretemps,
d'être rendu avant 6 heures, qui est l'heure où l'armée rentre dans ses
casernes et où la guérilla reprend le contrôle des grands axes. Roche sombre de
la montagne, sur la gauche. Herbe et broussaille, sur le lac. Des patrouilles
de "bérets rouges" le long de la route et aussi, me semble-t-il, dans
les hauteurs. D'autres patrouilles, mais de civils, armés de bâtons, de
machettes et de marteaux : vont-ils nous empêcher de continuer ? Non,
ils voulaient juste que nous fassions une place à deux d'entre eux et que nous
les déposions au village suivant. Bref, une bonne route, c'est vrai.
Etonnamment fluide pour un pays à feu et à sang où une maison sur deux, quand
elle est restée debout, porte sur sa façade des impacts de tirs. Jusqu'à
Nyanza-Lac, la dernière grosse bourgade de bord de lac avant de rentrer dans
les terres, où nous sommes bel et bien bloqués - barrière de branches sèches,
sacs de sable, casemates en contrebas et un soldat qui m'observe plusieurs
minutes, de loin, avant de se décider à approcher. "Zone de guerre, tu
ne passes pas. - Je croyais que le couvre-feu était à
6 heures ? - Ici, c'est 4 heures ; tu ne passes
pas." Sur quoi s'engage un conciliabule, en kurundi, entre lui et le
chauffeur d'où ressort : primo que le chauffeur rebrousse, lui,
immédiatement chemin ; secundo que je peux, moi, si je le veux, et
moyennant 10 dollars, dormir là, dans la maison de repos de l'unité, en
espérant que passe, demain, une autre voiture. Autre palabre pour obtenir de
payer les 10 dollars en francs français. Petit problème de susceptibilité
quand il s'agit de faire comprendre que j'ai mon sac de couchage et que je n'ai
pas besoin de la couverture qu'il me propose. Mais enfin, tout s'arrange. Il ne
me reste qu'à attendre.
Réveil à
5 heures. C'est le soldat de la veille. Mais de bonne humeur. "Tu
as de la chance. Il y a un convoi qui arrive. Des renforts pour Rutana.
- Pourquoi des renforts ? - Parce qu'on a signalé une
infiltration de intagohekas (littéralement "ceux qui ne dorment
jamais", autre nom des miliciens hutus) qui remontent de la Tanzanie.
Et la garnison veut des renforts.". Juste le temps d'avaler un verre
d'eau bouillie avec un filet de lait en poudre. Et le convoi est là. Un char.
Plusieurs canons de campagne, montés sur des Toyota. Un camion à demi-bâché où
je distingue, en vrac, des monceaux de fusils et d'armes de poing. Et, juste
derrière, un camion découvert où je m'installe au milieu d'une joyeuse cohorte
de jeunes gens, presque des enfants : les uns portent des uniformes ;
d'autres non ; celui qui semble être le chef, et qui parle le français,
est coiffé d'un bonnet de laine blanc sur lequel il a posé son béret ; un
autre porte un short kaki effrangé, des bottes et, à même la peau, une veste de
flanelle grise trop chaude ; chez tous, mon arrivée provoque une agitation
extrême : qui je suis... d'où je viens... s'ils peuvent essayer mes
lunettes... mes souliers... l'un, d'ailleurs, les essaie, petits pieds flottant
dans mes tatanes, cela fait beaucoup rire les autres, j'ai le plus grand
mal à expliquer que c'est ma seule paire, que je ne peux pas la leur donner, et
cela les fait redoubler de rire... Ça, les "renforts"? Sur ça que
l'on compte pour repousser l'avancée de "ceux qui ne dorment jamais"?
Et quelle étrange disproportion entre ces stocks d'armes (on dit que ce sont
toutes les armées perdues de l'Afrique des Grands Lacs, l'armée de Mobutu,
celles d'Amin Dada et de Milton Obote, les ex-FAR rwandais de Habyarimana,
englouties par la forêt tropicale, dont les débris, comme après un naufrage,
échoueraient dans les zones de guérilla du Congo et du Burundi) - quelle
disproportion entre cette puissance de feu et cette troupe de gamins
dépenaillés, ébouriffés, turbulents ! Une demi-heure plus tard, nous
sommes à Rutana. Et nous n'avons pas croisé l'ombre de la colonne rebelle
censée remonter de la Tanzanie. Fausse nouvelle ? Rumeur ? Ou mystère
d'une guerre où, comme en Angola, les lignes de front n'en finiraient pas de se
déplacer et de glisser ?
Même situation, et
même surprise, après Rutana, dans la savane, à quinze kilomètres à vol d'oiseau
de la frontière, où l'on m'avait assuré que les rebelles avaient un avant-poste
et où c'est, à nouveau, sur une unité tutsie que je tombe. "Les
génocidaires tenaient la position, m'explique l'officier, sorte d'hercule,
tout en gorge et en épaules, qui possède tous les traits que les tenants de la
guerre des races prêtent, d'habitude, aux Hutus. Ils étaient là, oui, sur la
butte, depuis deux mois. Ils avaient des armes. Beaucoup d'armes..." Il
montre une mitrailleuse, posée près d'un projecteur de campagne et, plus loin,
dans les buissons, à l'abri d'une bâche kaki caoutchoutée, des caisses de
munitions et des mortiers.
"Mais ils
n'avaient pas assez à manger. Alors on a été patients. Et on n'a eu qu'à les
cueillir." Des prisonniers ? Il rit,
d'un mauvais rire, dur, insolent. "Dans cette guerre, personne ne fait
de prisonniers. Quand on en a un..." Il fait, en balançant les deux
bras, le geste de jeter un paquet : "Quand on en a un, quand on a
un assaillant qui nous tombe entre les mains, poubelle !" Et,
voyant ma réprobation, il m'entraîne vers un abri de terre où somnolent deux
hommes qui se redressent à son arrivée. "Regardez ça." Il
montre un matelas de mousse neuf, encore dans sa housse et, le doigt
accusateur, crie : "Ils ont brûlé deux des nôtres dans des matelas
comme celui-ci ; alors quand on en prend un, hein...." Il cherche
ses mots, semble interroger du regard les deux hommes - mais, rien ne venant,
il répète : "Poubelle ! Poubelle !"
Retour, dans la même
journée, par la même route, avec un taxi loué à Rutana, vers Bujumbura. Je
remarque, cette fois-ci, que tous ceux que je croise sur le bord de la route et
qui ne sont ni soldats ni miliciens sont des femmes : où sont les
hommes ? cachés ? dans le maquis ? J'observe aussi que nombre
d'entre elles, surtout celles qui redescendent vers le sud, portent sur la tête
des plaques de tôle empilées : les tôles de leurs maisons, leur dernière
richesse, qu'elles vont vendre en Tanzanie ? Revenu au lac, après Nyanza,
j'ai la surprise, surtout, de constater que le check point de la veille, celui
où j'avais dû m'arrêter, a disparu. Il était là, j'en suis sûr. Je ne rêve pas,
il était là. Or je ne le vois plus. Ni les soldats. Ni le barrage. Ni même la
hutte où j'ai dormi, et qui s'est volatilisée. Et c'est dix kilomètres plus
loin, au nord, là où il n'y avait rien, j'en jurerais, absolument rien, hier
matin, que je retrouve le point de contrôle : même barrière de branches
sèches, même bloc de béton surmonté de sacs de sable repeints couleur de
camouflage, même arrogance paresseuse chez le chef de poste qui ressemble à
l'autre comme un frère - et toujours le même mystère de la mobilité de ces
fronts qui bougent au gré d'on ne sait quoi. "Moi je sais, patron, dit
le chauffeur. C'est les génies de l'air. C'est pour dérouter les mauvais esprits."
Peut-être, après tout. Peut-être faut-il faire, en la circonstance, la part du
diable et des mauvais génies. Guerre de spectres, encore. Guerre de fantômes.
Avec risque, je m'en rends bien compte, de la déréaliser, cette guerre. Avec
risque d'en faire une guerre si parfaitement spectrale qu'elle en deviendrait
insaisissable, aveugle, sans causes clairement assignables, sans enjeux, sans
effets : le vieux thème, dont je me suis tellement méfié, de la fameuse
"fin de l'Histoire" - ces confins du monde, Kojève disait ces "provinces
de l'empire", où n'adviendraient que des ersatz d'événements, sans
conséquence, obscurs.
PHYSIQUE d'athlète.
Moustache noire et martiale. Regard dur. Cette façon, quand il parle, de battre
du pied en mesure. Ce timbre de voix chantant, à la fois doux et légèrement
menaçant, qui pourrait dire l'autorité mais, dans cette bâtisse lugubre,
fenêtres ouvertes sur la nuit d'orage, me fait l'effet inverse. Le président
Buyoya n'est-il pas beaucoup plus seul, fragile, qu'il ne le dit ? Ne
tire-t-on pas à la grenade, ce soir même, aux portes de sa résidence, sur la
colline de Sororezo ? Et cette garde d'élite entraperçue, en arrivant,
sous l'auvent du parking où elle se protégeait de la pluie, ces soldats,
emmitouflés dans leurs capotes, qui se sont à peine dérangés pour me contrôler
- est-ce avec cela, vraiment, qu'on assure la sécurité d'un président
menacé ? "Les enjeux de cette guerre, dites-vous... Les
enjeux..." Il réfléchit. Tape du pied, mais à vide, comme un métronome
déréglé. "Mon enjeu personnel, en tout cas... Je peux vous dire
pourquoi, moi, au lieu de continuer de mener ma vie de chercheur aux USA, j'ai
décidé de reprendre ce fauteuil que j'avais déjà occupé de 1987 à 1993."
Il ferme les yeux. Tape, et du pied, et du poing, comme s'il voulait rassembler
des souvenirs, prendre son élan et bien me convaincre que le Burundi n'est pas
cette terre exténuée, définitivement crépusculaire, sortie de l'histoire du
monde, désorbitée. "D'abord je veux casser ce mythe de la guerre
raciale entre Hutus et Tutsis ; nous sommes le même peuple ; il a
fallu les colonisateurs allemands, puis belges, pour construire cette fable
d'une race d'éleveurs batutsis, plus proches des Blancs que des Nègres et venus
des hauts plateaux éthiopiens pour opprimer les Bahutus. Et puis..."
Panne d'électricité. Un aide de camp apporte une lanterne. Son visage, éclairé
par en dessous, ne vit plus que par la mâchoire et la bouche qui tremblent un
peu. "Et puis, je ne veux pas que le Burundi connaisse le sort du
Rwanda. Je ne veux, à aucun prix, laisser faire les tenants du Hutu Power qui
ont ici, n'en doutez pas, les mêmes intentions qu'à Kigali. Savez-vous combien
ils ont tué de Tutsis, à la seule fin de l'année 1993, au moment de
l'assassinat du président Melchior Ndadaye ? 200 000 ! Le quart
des morts rwandais. C'est donc, que vous le vouliez ou non, un génocide
suspendu."
Il m'a demandé de
l'appeler Luc. Il travaille pour une ONG européenne dans la journée. Il est
guérillero la nuit. Et nul, dans sa première vie, ne semble se douter de ces
autres activités que, après plusieurs heures de conversation, je finis par
reconstituer : incursions nocturnes dans les collines ; passages, par
le lac, sur les rives du Kivu, au Congo ; rôle joué, il y a quelques mois,
dans la négociation d'un droit de passage, pour les frères ennemis du FDD, à
travers les maquis du Bujumbura rural ; bref toute une activité
clandestine qui fait de ce quinquagénaire massif, aux yeux intenses, à la barbe
en fer à cheval plongeant sur la poitrine, l'un des cadres civils du FNL. Que
dit-il de cette volonté génocidaire hutue dont parle Buyoya ? "Plaisanterie !"
Il prend à témoin le prêtre qui a organisé notre entretien. "C'est une
sinistre plaisanterie de parler de volonté génocidaire quand on tient, comme
lui, tous les leviers du pouvoir." Puis éclair de haine et de ruse
mêlées dans le regard : "Vous a-t-il parlé, Buyoya, des 400 civils
massacrés par son armée, en août dernier, dans la province de Cankuzo ? Et
des 150 morts de Muzuyé, qu'ils ont dû enterrer dans des fosses avant que les
ONG ne fassent un scandale ? Et l'église de la Pentecôte de
Butaganza ? Est-ce qu'il s'est vanté de ces soldats tutsis qui ont dit aux
habitants de Butaganza de se mettre à l'abri dans l'église et qui, une fois
qu'ils y ont été, ont cerné l'église, jeté des grenades dedans, y ont mis le
feu et ont achevé à la baïonnette ceux qui essayaient de fuir ?" Horreurs
contre horreurs. Victimes contre victimes. Encore que commune
volonté - face à l'hypothèse kojévienne d'un affrontement spectral,
absurde, sans enjeux, etc. - d'ancrer cette guerre burundaise dans le
sol sûr d'une rationalité politique : la menace de génocide pour
l'un ; la lutte, pour l'autre, entre exploiteurs tutsis et exploités
hutus...
"Les Hutus ont
tiré sur l'aéroport. Ils ont touché l'avion de la Sabena." Quand David Gakunzi, le patron du centre Martin-Luther-King et l'un des
rares intellectuels de ce pays qui m'ait donné le sentiment de ne jamais
raisonner en termes d'ethnies, quand ce très jeune militant des droits de
l'homme, avec son faux air de Bob Marley et sa grosse casquette ronde
multicolore retenant son chignon, surgit dans la salle du petit déjeuner de
l'hôtel pour m'annoncer la nouvelle, l'information est déjà partout et la ville
entière ne bruit que de cet incroyable coup de main. La dernière fois, c'était
il y a deux ans, le 1er janvier 1998, quand les "génocidaires"
ont fondu sur la garnison de l'aéroport et tué une dizaine de soldats.
L'état-major, à l'époque, avait été formel : nous les avons repoussés
au-delà de la crête des collines ; la ville, c'est juré, est
définitivement à l'abri, désormais, de ce genre de raid meurtrier. Eh bien la
preuve est faite que c'était faux. La preuve est faite que l'ennemi peut
frapper où il veut, quand il veut, comme il veut. Et même si ce raid-ci n'a pas
fait de victime, la ligne Bruxelles-Bujumbura, déjà réduite à un unique vol par
semaine, était un des derniers liens du pays avec l'extérieur, et l'attentat a,
forcément, une portée symbolique considérable. Emoi, donc, dans la ville.
Affolement dans la communauté des expatriés français et belges qui vivaient
dans l'illusion d'une guerre qui ne les atteignait pas. Et trouble, plus grand
encore, chez les Bujumburais eux-mêmes qui vivent l'attentat d'abord, puis,
surtout, presque aussitôt, la décision de la Sabena de suspendre tous ses vols,
comme un coup de plus, une punition, une nuit qui tombe sur la ville, la geôle
qui se referme, une mise en quarantaine : "Le diable emporte
Buyoya, Luc et les autres, semblent dire les Européens, nous décidons de
fermer la porte, jeter la clef et nous désintéresser une fois pour toutes de
cet indéchiffrable conflit." Je reprends la route, l'autre route,
celle du Nord, qui me permettra de ressortir du pays par le Rwanda, en laissant
derrière moi une capitale sonnée, en état de choc, à bout de nerfs.
Est-ce l'affaire du
vol de la Sabena ? Est-ce l'idée, qui me poursuit, de cette ville coupée
du monde, isolée, asphyxiée ? Est-ce la fatigue, simplement ? J'ai
l'impression qu'à cet autre décor correspond un autre climat et que cette
partie nord du pays est plus désolée, déshéritée encore que le sud. Cette
fontaine, brisée. Cette autre, 5 kilomètres plus loin, où une centaine de
pauvres gens font la queue, des bidons de plastique, des arrosoirs, des
calebasses, à la main - patience d'aveugles, immobilité de cadavres. Un
cimetière hutu. Un autre, tutsi, avec ses tombes renversées. Une école
détruite. Des champs de café brûlés. La route elle-même, les ponts, à demi
cassés. Le ventre énorme des enfants. L'odeur diffuse de la charogne. Des
villages entiers pillés - il faut être venu ici, oui, dans cette région, pour
savoir ce que c'est qu'un village pillé, vraiment pillé, quand il ne reste pas
une tuile, pas un morceau de tôle ni de parpaing, pas un poteau dehors, quand
la fourmilière humaine a tout gratté, jusqu'à l'os, au-delà. Non plus la ruine,
mais le rien. Pire que la guerre, l'après de la guerre, quand la guerre
elle-même s'est essoufflée, quand elle a épuisé ses dernières ressources, quand
elle a tant tué, tant brûlé, qu'elle est comme ces feux de forêt dont la rage
incendiaire ne trouve plus, sur son passage, qu'une terre déserte et qui,
pourtant, brûlent toujours. Cette image, qui me vient, d'une bombe d'un nouveau
genre qui laisserait debout les choses, et même les hommes, mais les viderait,
comment dire ?, de leur positivité, de leur substance. L'image, aussi, de
ces trous noirs dont parlent les astronomes : peut-être y a-t-il, en
Histoire aussi, des trous noirs ; peut-être y a-t-il, dans la vie des
peuples, l'équivalent de ces planètes qui se résorbent et dont la densité croît
à mesure qu'elles disparaissent ; peut-être le Burundi est-il un de ces
trous noirs - une densité de souffrance infinie pour un lieu raréfié, tassé sur
lui-même, en passe de s'effacer (toujours la "fin de l'Histoire"!) de
nos paysages réels et imaginaires, de nos écrans politiques, de nos radars.
Malraux, dans Le Temps du mépris - c'est Kassner, dans son cachot, à la
veille de mourir, qui parle : "La pire souffrance est celle de la
solitude qui l'accompagne."
Hutus ?
Tutsis ? Je suis au bout de la piste. Devant moi, la frontière du Rwanda.
Devant le poste-frontière, un embouteillage de femmes, d'énormes ballots sur la
tête, qui vont tenter de les vendre de l'autre côté. Peut-être Luc avait-il
raison et cette guerre est-elle réductible à une forme particulièrement féroce
de lutte des classes. Peut-être est-ce Buyoya qui disait vrai - et n'y
aurait-il qu'un doute, n'y aurait-il qu'une infime possibilité que le Burundi soit,
un jour, le Rwanda, qu'il faudrait tout faire pour en conjurer le péril. Mais,
plus j'avance, plus je progresse sur cette dernière route, et plus s'impose
l'idée qu'il y a autre chose encore, un autre mécanisme - qui les impliquerait
tous les deux, et tous les autres avec eux, et qui ne serait pas sans relation
avec ce délaissement radical. Soit un peuple désespéré. Délaissé, jeté sur son
tas de fumier, donc absolument désespéré. Soit une communauté qui, au tragique
de sa misère, verrait s'ajouter celui d'y être seule, oubliée de tous, effacée
des grands programmes planétaires, rayée des cartes du Tendre politique et de
leurs dispositifs compassionnels. Ne peut-on imaginer une sorte de sursaut,
alors ? d'onde de rage et de révolte ? Ne peut-on concevoir une
colère immense et folle qui, comme toutes les colères impuissantes, se
prendrait elle-même pour objet et se retournerait contre soi ? Les
individus se suicident bien. Pourquoi pas les pays ? Pourquoi pas une
communauté malade, démunie de tout, nation littéralement prolétaire qui
n'aurait plus à vendre, sur le marché de l'Histoire universelle, que la montée
aux extrêmes de sa propre mort collective et qui, en une sorte de chantage
ultime dont elle s'aviserait, mais trop tard, qu'elle n'intéresse personne,
déciderait de passer à l'acte ? Un suicide, oui. Une rage
d'auto-destruction emportant tout sur son passage. Le cas, peut-être unique,
d'un peuple entier monté à l'assaut de son propre pays pour le casser. Il faut
autant d'énergie pour mourir que pour vivre.
Bernard-Henri Lévy, Le
Monde