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à Bujumbura
Excellence, Monsieur le Président,
C'est avec une immense tristesse que je me vois dans l'obligation
de vous écrire cette lettre ouverte. Elle concerne un homme qui est cher
aux Burundais et Burundaises qui ont embrassé le rêve que chaque
citoyen ou citoyenne Burundaise ait le droit de choisir ses dirigeants et le
droit de voir ce choix respecté. Vous l'aurez deviné; je parle
de son excellence Ndadaye Melchior qui aura donné sa vie pour que ce
rêve d'un Burundi démocratique puisse se matérialiser irréversiblement.
Les putschistes de
l'armée burundaise l'ont tué une première fois et je crains
que ceux d'entre nous, dont vous-même, qui se réclament de son
héritage ne soient entrain de le tuer une deuxième fois.
Excellence, Monsieur le Président,
J'ignore si vous avez eu l'opportunité d'aller vous
recueillir dans le cimetière où repose la tombe de son excellence
le Président Ndadaye Melchior, l'homme qui incontestablement est le héros
et le grand martyr de la Démocratie burundaise. Si vous l'aviez fait,
vous pourriez apprécier à sa juste mesure la dimension de ma détresse,
mais surtout l'opprobre que l'état de ce
cimetière jette sur le Burundi que vous gouvernez.
C'est une honte pour votre gouvernement, et surtout une honte pour le Burundi.
En effet, de passage à Bujumbura, au mois de juillet
de cette année, j'ai pu constater par moi-même, l'état délabré
du cimetière où reposent les Présidents Ndadaye, Ntaryamira
et leurs collaborateurs. Inutile de vous dire combien mon choc était
grand et que jusqu'à ce jour, je ne parviens pas à m'en remettre.
Je me suis mise à m'interroger comment un pays où le Président
de la République, le Président de l'Assemblée Nationale,
et d'autres multiples autorités du pays sont du FRODEBU, le parti de
Ndadaye, peut tolérer ce que j'ai vu. Il m'a été impossible
d'éviter la pensée que la démagogie avec laquelle certains
dans le gouvernement que vous dirigez se réclament de l'héritage
de Ndadaye n'a d'égale que le mépris à son égard
et la banalisation du sacrifice ultime qu'il a payé pour qu'un jour chaque
Burundais et Burundaise, indépendamment de son ethnie ou de sa région,
puisse se sentir libre dans son pays.
Excellence, Monsieur le Président,
Un peuple sans symbole est un peuple sans histoire. Et un peuple sans histoire est un peuple sans repères. Le cimetière dont il est question se doit d'être un site historique que vous devez entretenir et sauvegarder jalousement. J'aurai imaginé que comme Président de la République, vous seriez le mieux placé pour comprendre cette réalité.
Ce qui est plus choquant, c'est que la veille du 21 octobre,
il y a toujours un nettoyage du site.
Permettez-moi de vous dire que les gens qui dorment sur ce site ne vous souhaitent
certainement pas la bienvenue quand vous vous y rendez. Leur colère doit
être plutôt grande car, par négligence ou à dessein
(hélas qu'importe), vous aurez contribué à les séparer
de leur peuple en rendant leur dernière demeure inaccessible et, pire
que cela, un véritable dépotoir.
Excellence Monsieur le Président,
Au nom de toutes les personnes qui ont encore du respect pour Son Excellence Ndadaye Melchior et nos héros en général, et de toutes les familles des victimes en particulier, je vous demande d'user de vos pouvoirs pour changer cette malheureuse situation qui vous déshonore personnellement, déshonore votre gouvernement, votre parti ainsi que notre cher Burundi. Je voudrais vous demander avec insistance que dans l'immédiat vous fassiez tout ce qui est humainement possible pour :
1) disponibiliser les moyens financiers nécessaires pour le nettoyage et l'entretien régulier du site;
2) déplacer sans délais le campement des soldats sud-africains dont la présence sur ce site sacré est pure humiliation pour nos morts et nos martyrs.
Au cas où les moyens de l'État seraient insuffisants pour changer cette situation, je vous demande seulement de le porter à la connaissance de la population qui se fera le plaisir de s'organiser pour honorer la mémoire de nos illustres disparus.
Le mépris que vous et le gouvernement, que vous dirigez,
démontrez à l'égard des martyrs de la démocratie
burundaise est moralement répréhensible, humainement inacceptable
et politiquement irresponsable. Il ne peut y avoir dans mon humble
opinion de justification valide pour le délabrement de la dernière
demeure du père de la Démocratie burundaise et de ses collaborateurs.
Il est incompréhensible que vous ayez choisi ce lieu sacré comme
camp des militaires sud-africains.
Non, Monsieur le Président de la République. Son Excellence Ndadaye Melchior, le premier Président démocratiquement élu au Burundi et ses collaborateurs, méritent certainement mieux. Oui, Monsieur le Président de la République, banaliser le Président Ndadaye, c'est aussi banaliser son combat pour la démocratie au Burundi et des centaines de milliers de Burundais, Hutus, Tutsis et Twa qui y ont laissé leur vie."
Charlotte Ciza
Ottawa, Canada
18 octobre 2003
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