Actualité Nationale

Esther kamatari: La princesse veut diriger le Burundi
(Le Messager 29/11/2004)


Une nuit des “ palmes ” est organisée à Douala, le week-end écoulé, pour rendre hommage à la “ femme leader dans tous les domaines d’activités ”, et la princesse Kamatari est là. Elle répond ainsi à l’invitation de l’association Aquarius Cameroun, organisatrice de l’événement, dirigée par la Camerounaise Yvette Faraut. Esther Kamatari. Ce nom, c’est tout un programme. Avant tout, celui d’une jeune fille qui, en 1970, quitte son Burundi natal. Princesse, elle n’a plus rien à faire au royaume où régnait son oncle. La monarchie est tombée en 1966 après l’assassinat de son père deux ans plus tôt. Après avoir connu l’enfer, de son exil elle va faire un paradis. En France où elle arrive corps et biens, sa silhouette très élancée, son teint d’ébène et sa taille d’antilope lui ouvrent l’univers de la haute couture. Elle devient ainsi le premier mannequin noir de France. Quand, à la fin des années 80, elle arrête de courir les plateaux de défilés, Esther Kamatari montre, par ses actes, qu’elle est aussi une femme de tête et de cœur. Lorsqu’elle ne mène pas des actions en faveur des veuves et orphelins du Burundi (et d’ailleurs en Afrique), la présidente de l’Association des Burundais de France monte aux tribunes (comme celles de l’Unesco) pour briser les stéréotypes et restituer la vraie image de l’Afrique, de ses femmes. Mariée à un Français, mère de trois enfants et grand-mère de quatre petits, Esther Kamatari est une femme très énergique, aussi sympathique qu’engagée contre l’injustice, les exclusions et… la bêtise humaine. A 53 ans, elle a gardé la grâce et la finesse du top model, sans une ride, malgré les cheveux coupés courts blancs comme le coton. L’intrépidité et la passion des défis l’habitent toujours, et l’accompagnent dans son nouveau challenge.

Vous êtes au Cameroun aujourd’hui, en réponse à l’invitation d’Yvette Faraut. Comment vous êtes-vous connues ?
J’ai connu Yvette Patricia Faraut l’an dernier , au premier congrès de la femme noire leader dans le monde, à l’Unesco. J’y intervenais sur ce thème : “ Au-delà des stéréotypes ”. Pour moi l’image de la femme noire dans le monde est une image sexuelle. Il fallait donc remettre les choses à l’endroit. Patricia faisait partie des gens à qui j’ai dit bonjour sans vraiment les remarquer. Quelque temps après elle est venue me voir, m’a soumis son idée : congratuler les femmes qui font le quotidien.
L’idée de Patricia m’a plu, en ce sens qu’elle apporte de la reconnaissance à ces femmes de l’ombre qui font tourner l’économie ; ce sont elles qui font avancer le monde .Elle touche un point extrêmement important pour moi. Car si vous n’avez pas de reconnaissance, vous n’êtes rien, c’est comme un diplôme . Toutes ces femmes font quelque chose d’extraordinaire dont on ne parle pas toujours.

Que saviez-vous du Cameroun en arrivant ?
C’est la deuxième fois que je suis invitée au Cameroun. La première fois, c’était à l’intronisation du chef Akwa (Din Dika Akwa, Ndlr). Le Cameroun s’est toujours distingué dans les innovations qui vont marquer le monde dans le futur. Un pays où on ne se découpe pas à la machette, où on sait demander pardon et célébrer l’excellence. Si toute l’Afrique pouvait prendre l’exemple sur votre pays, on ne serait peut-être pas dans la galère. Quand je vois ce pays…( soupir d’extase). Si le Cameroun a pensé à moi encore cette fois, c’est parce que je me suis toujours adressée aux gens simples , à ceux qui ne comptent pas.

Qu’est ce que ça représente pour vous d’avoir été le premier mannequin noir de France ?
L’ouverture des portes , la possibilité de permettre aux autres d’arriver là où je suis arrivée. Cela a permis de briser les tabous et de donner de l’espoir aux autres Noires. Pour moi cela a été une étape et je suis heureuse que les autres aient pris le relais.
D’un autre côté, mannequin ce n’est pas une carrière pour une princesse royale. Parce qu’une princesse a autre chose à faire : rendre au peuple ce qu’il lui a donné, c’est-à-dire la chance d’être ce qu’elle est.

C’est ce qui explique que vous vous consacriez tant à l’humanitaire ?
Le Burundi m’a permis, par mon éducation, par mes parents, d’être ce que je suis. Comment peut-on vivre à l’aise et ne pas permettre aux autres de connaître le même bonheur ? C’est un devoir que doit avoir chaque citoyen , le bonheur de l’autre, au lieu de regarder tout dégringoler autour de lui.
Voici 15 ans que je mène des actions pour les autres. Jusqu’ici seul le président Abdoulaye Wade a estimé que je méritais une reconnaissance pour cela et m’a décorée. Cette reconnaissance, je la mets au service des autres.

Aujourd’hui vous avez pris votre retraite en tant que mannequin…
Je ne suis pas un mannequin à la retraite ! Je ne suis pas à la retraite du tout ! Je suis même une femme très active. On ne peut pas être un mannequin à la retraite. C’est incompatible avec la profession. Un mannequin est une vitrine et le reste toute sa vie. En tant que première Noire à évoluer en France, j’ai été au début d’un processus qui continue : celui de la reconnaissance du Noir dans le show-biz. Au départ, il n’y avait pratiquement pas de Noir sur les images publicitaires. Aujourd’hui, on s’est rendu compte que nous sommes des consommateurs et on nous caresse dans le sens du poil. Nous ne sommes plus exotiques, mais ethniques, au sens noble du terme. Je ne suis donc pas à la retraite parce que je représente toujours une image que j’utilise pour mettre en garde contre certaines dérives.

Votre nouveau cheval de bataille, en ce moment c’est la course à la présidence burundaise. Pourquoi ?
J’ai été déléguée par mon parti, Abahuza, pour être candidate à la présidence au Burundi monarchie et le dialogue, Nldr. (Abahuza : parti pour la restauration de la monarchie et le dialogue Nldr). Et j’ai accepté avec honneur, car quand on vous confie une telle mission, on vous honorifie. Je compte utiliser ma notoriété pour le développement du Burundi. Le tissu social burundais demande à être recousu. Avec les années que j’ai passées dans la mode, je suis une extraordinaire couturière (sourire).
Et puis, j’ai 53 ans dans quelques jours, je suis sur la pente descendante de la vie, et je me pose cette question : qu’est-ce que les Burundais de ma génération vont laisser à nos enfants ? Ce pays nous a été légué par nos parents et nous devons en prendre soin pour nos enfants. Nous n’avons pas besoin des guerres et du désordre. Il faut que tout cela cesse, que le pays soit reconstruit. Je veux participer à cette reconstruction (la présidentielle burundaise est prévue pour avril 2005, Nldr).

Jusqu’à quel point faut-il recoudre le Burundi aujour-d’hui ?
Avez-vous déjà vu un tissu totalement déchiré ? C’est à cela que le Burundi ressemble. Non seulement il faut le recoudre, mais il faut surtout trouver le type de fil qui corresponde au tissu. On ne peut recoudre de la laine avec du fil de soie, par exemple. Un grand prince burundais a dit un jour que ce pays qu’on déchire, le fil pour le recoudre sera extrêmement difficile à trouver. Je crois qu’il n’avait pas tort.
Pour recoudre le Burundi aujourd’hui , il faut d’abord le dialogue, et lutter ensuite contre la pauvreté. Il faut aller au-delà des mots et poser des actions concrètes. Parce que quand chacun a mangé à sa faim, quand tout le monde a reçu une bonne éducation, personne ne peut se lever le matin et taper sur son voisin. On ne dispache pas le patriotisme avec des discours. Il faut garantir l’éducation du peuple et permettre aux gens de travailler.

En tant que femme ne trouvez-vous pas que la campagne soit plus rude pour vous que pour les autres candidats ?
On m’a toujours dit qu’une femme n’est pas capable de faire la politique. J’ai toujours rétorqué que c’est faux, et j’en suis un bel exemple. En plus de m’occuper de ma famille, j’évolue très bien en politique. Sinon, mon parti ne m’aurait pas choisie pour être sa candidate à la présidentielle.
J’ai 20 mille femmes dans mon mouvement et elles sont toutes très actives . De plus, j’ai d’autres atouts. Les Burundaises se souviennent de mes actions en leur faveur ; de même que les pygmées, et d’autres ethnies souvent marginalisées dans le pays. Ils me rappellent souvent qu’ils sont avec moi, parce que je suis la seule à être venue les voir. Tout cela n’est qu’une continuité des actions que je mène depuis 15 ans. Dans mon pays, ce sont les femmes qui sont violées et subissent les frustrations d’un pays qui ne veut pas se prendre en charge. Elles constituent pourtant la majorité de la population et mon électorat. J’ai toujours été avec elles et elles s’en souviennent.

Abahuza, dans son programme, accorde une place prépondérante au dialogue. De quel poids peut vraiment peser le dialogue au Burundi aujourd’hui ?
Nous mettons un accent particulier sur le dialogue et la rencontre, parce que nul n’a la science infuse. Le dialogue représente la voie de sortie de l’ethnisation qui nous a perdus. On ne peut continuer à instituer une loi de la division, quand nous parlons tous la même langue. A l’école, à l’hôpital, au cimetière, la discrimination va-t-elle aussi se propager ? Va-t-on y faire des rangées de 60% et de 40% ?

Vous entendez restaurer la monarchie là où l’Etat s’est déjà solidement implanté…
Oui. Parce qu’il n’est pas normal que depuis les années 60 nous ayons eu 6 présidents. La monarchie marche bien en Espagne, en Grande Bretagne, aux Pays-Bas… Pourquoi pas chez nous ? Pourquoi ne pas nous restituer la démocratie que nous avions et qui marchait bien : la monarchie?. Trouvez-vous normal qu’une femme qui accouche et n’a pas les moyens de payer son hospitalisation soit enfermée avec son nouveau-né ? Que quand on ne paie pas les frais de chambre froide pour un mort, on garde le cadavre ? Quand on agit ainsi, nous ne sommes plus dans un Etat.
De plus, la monarchie va permettre de calmer les ardeurs. Dans une monarchie, n’importe qui n’a pas droit au pouvoir. On sait d’avance qui y a droit ; comme ça, on n’ a pas besoin de s’entretuer pour accéder au pouvoir.

Si la princesse Kamatari est élue présidente en 2005, quelles premières actions posera-t-elle ?
Avant toute chose, je vais reconstruire le Burundi, trouver les fils pour le recoudre. Je vais instaurer la moustiquaire sur tous les lits et le stylo pour chaque enfant. Je vais miser sur la prévoyance, car il revient toujours moins cher de prévenir les maux que de les guérir. La charge d’un roi est de veiller à ce que personne ne souffre. Ce sera la mienne.

Vos séjours au Cameroun, jusqu’ici, vous seront-ils d’une quelconque utilité dans votre nouvelle entreprise ?
Premièrement, je suis à Douala en ce moment plutôt qu’en train de préparer ma campagne électorale au Burundi parce que ce que je veux faire dans mon pays, je veux le faire partout. Je suis toujours à l’écoute des hommes, des femmes et des enfants de tous les horizons.
Ensuite, il y a un proverbe chez nous qui dit que “ l’oiseau qui n’a pas voyagé ne sait pas là où le blé est mûr ”. Mes voyages ici m’enrichissent. Le Cameroun est un pays qui peut m’apprendre des choses, dont je peux tirer des leçons et présenter en exemple aux Burundais.



Par Entretien mené par Danielle Nomba
Le 29-11-2004


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